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Felwine Sarr 11 Mai.
Rubrique : Philosophies du Sud, pensée décoloniale, pensées postcoloniales, épistémologies indigènes, savoirs endogènes

Négritude, identité et décolonisation (2/2)

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La pensée de l’identité et de l’émancipation (part.2)

Lectures de la Négritude : Sartre et Suzanne Césaire

Felwine Sarr

 Duke University. Romance Studies. Graduate seminar.

Séance 4

Ce papier propose deux lectures de la Négritude qui en éclairent les enjeux par des voies différentes. La première est celle de Jean-Paul Sartre, qui en 1948 préface l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor sous le titre Orphée noir. Sa lecture aborde plusieurs questions décisives : celle de la parole et du regard, celle de l’adresse et de l’interlocution, celle de la race, de la négritude et de la reconnaissance, celle de l’usage de la langue française, le statut de la poésie, et le rapport entre Négritude et surréalisme. La seconde lecture est celle de Suzanne Césaire, dont les écrits de dissidence rassemblés dans Le Grand Camouflage (1941-1945) ouvrent un autre chemin pour penser la libération depuis les Antilles.

  1. Orphée noir : quelques extraits de la préface de Sartre

La parole, le regard

Qu’est-ce donc que vous espériez, quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ? Voici des hommes noirs debout qui nous regardent et je vous souhaite de ressentir comme moi le saisissement d’être vus. …

… Car le blanc a joui trois mille ans du privilège de voir sans qu’on le voie ; il était regard pur, la lumière de ses yeux tirait toute chose de l’ombre natale, la blancheur de sa peau c’était un regard encore, de la lumière condensée. L’homme blanc, blanc parce qu’il était homme, blanc comme le jour, blanc comme la vérité, blanc comme la vertu, éclairait la création comme une torche. ,..

dévoilait l’essence secrète et blanche des êtres. Aujourd’hui ces hommes noirs nous regardent et notre regard rentre dans nos yeux ; des torches noires, à leur tour, éclairent le monde et nos têtes blanches ne sont plus que de petits lampions balancés par le vent. …

… Un poète noir, sans même se soucier de nous, chuchote à la femme qu’il aime : “Femme nue, femme noire / Vêtue de ta couleur qui est vie… / Femme nue, femme obscure, / Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases de vin noir.” Et notre blancheur nous paraît un étrange vernis blême qui empêche notre peau de respirer, un maillot blanc, usé aux coudes et aux genoux, sous lequel, si nous pouvions l’ôter, on trouverait la vraie chair humaine, la chair couleur de vin noir. Nous nous croyions essentiels au monde, les soleils de ses moissons, les lunes de ses marées : nous ne sommes plus que des bêtes de sa faune. Même pas des bêtes. …

… L’Être est noir, l’Être est de feu, nous sommes accidentels et lointains, nous avons à nous justifier de nos mœurs, de nos techniques, de notre pâleur de mal-cuits et de notre végétation vert-de-gris. Par ces regards tranquilles et corrosifs, nous sommes rongés jusqu’aux os. Jadis Européens de droit divin, nous sentions déjà notre dignité s’effriter sous les regards américains ou soviétiques ; déjà l’Europe n’était plus qu’un accident géographique, la presqu’île que l’Asie pousse jusqu’à l’Atlantique. Au moins espérions-nous retrouver un peu de notre grandeur dans les yeux domestiques des Africains. Mais il n’y a plus d’yeux domestiques : il y a les regards sauvages et libres qui jugent notre terre. …

… En voici un poète qui crie à ses frères :« Hélas ! hélas ! l’Europe arachnéenne bouge ses doigts et ses phalanges de navires. Écoutez le monde blanc, horriblement las de son effort immense, ses articulations rebelles craquer sous les Étoiles dures, ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique. Écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites. Écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement. Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs. …

… Nous voilà finis, nos victoires, le ventre en l’air, laissent voir leurs entrailles, notre défaite secrète. Si nous voulons faire craquer cette finitude qui nous emprisonne, nous ne pouvons plus compter sur les privilèges de notre race, de notre couleur, de nos techniques : nous ne pourrons nous rejoindre à cette totalité d’où ces yeux noirs nous exilent qu’en arrachant nos maillots blancs pour tenter simplement d’être des hommes. …

La question de l’adresse et de l’interlocution

Si pourtant ces poèmes nous donnent de la honte, c’est sans y penser : ils n’ont pas été écrits pour nous ; tous ceux, colons et complices, qui ouvriront ce livre, croiront lire, par-dessus une épaule, des lettres qui ne leur sont pas destinées.

C’est aux noirs que ces noirs s’adressent et c’est pour leur parler des noirs ; leur poésie n’est ni satirique ni imprécatoire : c’est une prise de conscience. (Alors, direz-vous, en quoi nous intéresse-t-elle, si ce n’est à titre de document ? Nous ne pouvons y entrer.) Je voudrais montrer par quelle voie on trouve accès dans ce monde de jais et que cette poésie qui paraît d’abord raciale est finalement un chant de tous et pour tous.

Dans l’anthologie que je vous présente, il n’y a qu’un sujet que tous s’essayent à traiter de Haïti à Cayenne, une seule idée : manifester l’âme noire. La poésie nègre est évangélique, elle annonce la bonne nouvelle : la Négritude est retrouvée. Seulement cette négritude ne tombe pas d’elle-même sous le regard de l’âme : dans l’âme rien n’est donné. Le héraut de l’âme noire a passé par les écoles blanches, selon la loi d’airain qui refuse à l’opprimé toutes les armes qu’il n’aura pas volées lui-même à l’oppresseur : c’est au choc de la culture blanche que sa négritude est passée de l’existence immédiate à l’état réfléchi. Mais du même coup, il a plus ou moins cessé de la vivre. En choisissant de voir ce qu’il est, il s’est dédoublé, il ne coïncide plus avec lui-même.

Je nommerai “orphique” cette poésie parce que cette inlassable descente du nègre en soi-même me fait songer à Orphée allant réclamer Eurydice à Pluton. (…) Cette poésie qui paraît d’abord raciale est finalement un chant de tous et pour tous (…). La poésie noire de langue française est de nos jours la seule grande poésie révolutionnaire.

Race, négritude, reconnaissance, solidarité

Le nègre, comme le travailleur blanc, est victime de la structure capitaliste de notre société ; cette situation lui dévoile son étroite solidarité, par-delà les nuances de peau, avec certaines classes d’Européens opprimés comme lui ; elle l’incite à projeter une société sans privilège où la pigmentation de la peau sera tenue pour un simple accident. Mais si l’oppression est une, elle se circonstancie selon l’histoire et les conditions géographiques : le noir en est la victime, en tant que noir, à titre d’indigène colonisé ou d’Africain déporté. Et puisqu’on l’opprime dans sa race et à cause d’elle, c’est d’abord de sa race qu’il lui faut prendre conscience.

Ceux qui durant des siècles ont vraiment tenté, parce qu’il était nègre, de le réduire à l’état de bête, il faut qu’il les oblige à le reconnaître pour un homme. Or il n’est pas ici d’échappatoire ou de tricherie, ni de passage de ligne. (…) Le nègre ne peut nier qu’il soit nègre, ni réclamer pour lui cette abstraite humanité incolore. Ainsi est-il acculé à l’authenticité : insulté, asservi, il se redresse, il ramasse le mot “nègre” qu’on lui a jeté comme une pierre, il se revendique noir en face du blanc, dans la fierté.

La question de l’usage de la langue française

Or ce qui risque de freiner dangereusement l’effort des noirs pour rejeter notre tutelle, c’est que les annonciateurs de la négritude sont contraints de rédiger en français leur évangile. Dispersés par la traite aux quatre coins du monde, les noirs n’ont pas de langue qui leur soit commune ; pour inciter les opprimés à s’unir, ils doivent avoir recours aux mots de l’oppresseur. C’est le français qui fournira au chantre noir la plus large audience parmi les noirs, au moins dans les limites de la colonisation française. C’est dans cette langue à chair de poule, pâle et froide comme nos cieux et dont Mallarmé disait qu’“elle est la langue neutre par excellence, puisque le génie d’ici exige une atténuation de toute couleur trop vive et des bariolages, c’est dans cette langue pour eux à demi morte que Damas, Diop, Laleau, Rabéarivelo vont verser le feu de leurs ciels et de leurs cœurs : par elle seule ils peuvent communiquer ; semblables aux savants du XVIᵉ siècle qui ne s’entendaient qu’en latin, les noirs ne se retrouvent que sur le terrain plein de chausse-trapes que le blanc leur a préparé : entre les colonisés, le colon s’est arrangé pour être l’éternel médiateur ; il est là, toujours là, même absent, jusque dans les conciliabules les plus secrets. Et comme les mots sont des idées, quand le nègre déclare en français qu’il rejette la culture française, il prend d’une main ce qu’il repousse de l’autre, il installe en lui, comme une broyeuse, l’appareil-à-penser de l’ennemi. Ce ne serait rien : mais, du même coup, cette syntaxe et ce vocabulaire forgés en d’autres temps, à des milliers de lieues, pour répondre à d’autres besoins et pour désigner d’autres objets, sont impropres à lui fournir les moyens de parler de lui, de ses soucis, de ses espoirs. La langue et la pensée françaises sont analytiques. Qu’arriverait-il si le génie noir était avant tout de synthèse ? Le terme assez laid de négritude est un des seuls apports noirs à notre dictionnaire. Mais enfin, si cette négritude est un concept définissable ou tout au moins descriptible, elle doit subsumer d’autres concepts plus élémentaires et correspondant aux données immédiates de la conscience nègre : où sont les mots qui permettent de les désigner ?

Le statut de la poésie

Le sentiment d’échec devant le langage considéré comme moyen d’expression directe est à l’origine de toute expression poétique. La prose est échec par essence.

Il n’est pas vrai pourtant que le noir s’exprime dans une langue “étrangère”, puisqu’on lui enseigne le français dès son plus jeune âge et puisqu’il y est parfaitement à son aise dès qu’il pense en technicien, en savant ou en politique. Il faudrait plutôt parler du décalage léger et constant qui sépare ce qu’il dit de ce qu’il voudrait dire, dès qu’il parle de lui. Il lui semble qu’un Esprit septentrional lui vole ses idées, les infléchit doucement à signifier plus ou moins que ce qu’il voulait, que les mots blancs boivent sa pensée comme le sable boit le sang. Qu’il se ressaisisse brusquement, qu’il se rassemble et prenne du recul, voici que les vocables gisent en face de lui, insolites, moitié signes et choses à demi. Il ne dira point sa négritude avec des mots précis, espacés, qui fassent mouche à tous les coups. Il ne dira point sa négritude en prose. Mais chacun sait que ce sentiment d’échec devant le langage considéré comme moyen d’expression directe est à l’origine de toute expérience poétique.

La réaction du parleur à l’échec de la prose, c’est en effet ce que G. Bataille nomme l’holocauste des mots. Tant que nous pouvons croire qu’une harmonie préétablie régit les rapports du verbe et de l’Être, nous usons des mots sans les voir, avec une confiance aveugle, ce sont des organes sensoriels, des bouches, des mains, des fenêtres ouvertes sur le monde. »

Au premier échec, ce bavardage tombe hors de nous ; nous voyons le système entier, ce n’est plus qu’une mécanique détraquée, renversée, dont les grands bras s’agitent encore pour indiquer dans le vide ; nous jugeons d’un seul coup la folle entreprise de nommer ; nous comprenons que le langage est prose par essence et la prose, par essence, échec ; l’être se dresse devant nous comme une tour de silence et si nous voulons encore le capter, ce ne peut être que par le silence.

Personne n’a mieux dit que la poésie est une tentative incantatoire pour suggérer l’être dans et par la disparition vibratoire du mot : en renchérissant sur son impuissance verbale, en rendant les mots fous, le poète nous fait soupçonner par-delà ce tohu-bohu qui s’annule de lui-même d’énormes densités silencieuses ; puisque nous ne pouvons pas nous taire, il faut faire du silence avec le langage.

De Mallarmé aux Surréalistes, le but profond de la poésie française me paraît avoir été cette autodestruction du langage. Le poème est une chambre obscure où les mots se cognent en rondes, fous. Collision dans les airs : ils s’allument réciproquement de leurs incendies et tombent en flammes. C’est dans cette perspective qu’il faut situer l’effort des “évangélistes noirs”. »

À la ruse du colon, ils répondent par une ruse inverse et semblable : puisque l’oppresseur est présent jusque dans la langue qu’ils parlent, ils parleront cette langue pour la détruire. Le poète européen d’aujourd’hui tente de déshumaniser les mots pour les rendre à la nature ; le héraut noir, lui, va les défranciser ; il les concassera, rompra leurs associations coutumières, les accouplera par la violence.

« à petits pas de pluie de chenilles

à petits pas de gorgée de lait

à petits pas de roulements à billes

à petits pas de secousse sismique

les ignames dans le sol marchent à grands pas de trouées d’étoiles »

(Césaire, Les Armes miraculeuses.)

C’est seulement lorsqu’ils ont dégorgé leur blancheur qu’ils les adoptent, faisant de cette langue en ruine un super-langage solennel et sacré, la Poésie. Par la seule Poésie les noirs de Tananarive et de Cayenne, les noirs de Port-au-Prince et de Saint-Louis peuvent communiquer entre eux sans témoins. Et puisque le français manque de termes et de concepts pour deviner la négritude, puisque la négritude est silence, ils useront pour l’évoquer de “mots allusifs, jamais directs, se réduisant à du silence égal”. Courts-circuits du langage : derrière la chute enflammée de mots. »

Mais c’est un couple hiérarchisé : en le livrant au Nègre, l’instituteur lui livre par surcroît cent habitudes de langage qui consacrent la priorité du blanc sur le noir. Le nègre apprendra à dire “blanc comme neige” pour signifier l’innocence, à parler de la noirceur d’un regard, d’une âme, d’un forfait. Dès qu’il ouvre la bouche, il s’accuse, à moins qu’il ne s’acharne à renverser la hiérarchie. Et s’il la renverse en français, il poétise déjà : imagine-t-on l’étrange saveur qu’auraient pour nous des locutions comme “la noirceur de l’innocence” ou “les ténèbres de la vertu” ? C’est elle que nous goûtons à toutes les pages de ce livre et, par exemple, quand nous lisons :

« Tes seins de satin noir rebondis et luisants… ce blanc sourire des yeux

dans l’ombre du visage

éveillent en moi ce soir les rythmes sourds…

dont s’enivrent là-bas au pays de Guinée nos sœurs

noires et nues

(…) L’âme du pays noir où dorment les anciens vit et parle »

Tout le long de ce poème le noir est une couleur ; mieux encore : une lumière ; son rayonnement doux et diffus dissout nos habitudes ; le noir pays où dorment les anciens n’est pas un enfer ténébreux : c’est une terre de soleil et de feu. Mais d’autre part, la supériorité du blanc sur le noir ne traduit pas seulement celle que le colon prétend avoir sur l’indigène : plus profondément, elle exprime l’universelle adoration du jour et nos terreurs nocturnes, qui sont universelles aussi. En ce sens, les noirs rétablissent cette hiérarchie qu’ils renversaient tout à l’heure. Ils ne se veulent point poètes de la nuit, c’est-à-dire de la révolte vaine et du désespoir : ils annoncent une aurore, ils saluent :

« L’aube transparente d’un jour nouveau »

s’écrie l’un d’eux, et un autre :

« Délivre-moi de la nuit de mon sang »

Ainsi le mot de noir se trouve contenir à la fois tout le Mal et tout le Bien, il recouvre une tension presque insoutenable entre deux classifications contradictoires : la hiérarchie solaire et la hiérarchie raciale. Il y gagne une poésie extraordinaire comme ces objets autodestructifs qui sortent des mains de Duchamp et des Surréalistes ; il y a une noirceur secrète du blanc, une blancheur secrète du noir, un papillotement figé d’être et de non-être qui nulle part, peut-être, ne s’est traduit si heureusement que dans ce poème de Césaire :

« Ma grande statue blessée une pierre au front ma grande chair

inattentive de jour à grains sans pitié, ma grande chair de nuit

à grain de jour… »

« Nos faces belles comme le vrai pouvoir opératoire de la négation »

Derrière cette éloquence abstraite, on aperçoit l’effort le plus hardi et le plus fin pour donner un sens à la peau noire et pour réaliser la synthèse poétique des deux faces de la nuit. Quand David Diop dit du Nègre qu’il est “noir comme la misère”, il présente le noir comme pure privation de lumière. Mais Césaire développe et approfondit cette image : la nuit n’est plus absence, elle est refus. Le noir n’est pas une couleur, c’est la destruction de cette clarté d’emprunt qui tombe du soleil blanc.

Le révolutionnaire nègre est négation parce qu’il se veut pur dénuement : pour construire sa Vérité, il faut d’abord qu’il ruine celle des autres. Les visages noirs, ces souvenirs nocturnes qui hantent nos jours, incarnent le travail obscur de la Négativité qui ronge patiemment les concepts. Ainsi, par un retournement qui rappelle curieusement celui du nègre humilié, insulté quand ilse revendique comme “sale nègre”, c’est l’aspect privatif des ténèbres qui fonde leur valeur. La liberté est couleur de nuit. »

Destructions, autodafé du langage, symbolisme magique, ambivalence des concepts, toute la poésie moderne est là, sous son aspect négatif. Mais il ne s’agit pas d’un jeu gratuit. La situation du noir, sa “déchirure originelle », l’aliénation qu’une pensée étrangère lui impose sous le nom d’assimilation le mettent dans l’obligation de reconquérir son unité existentielle de nègre ou, si l’on préfère, la pureté originelle de son projet par une ascèse progressive, au-delà de l’univers du discours. La négritude, comme la liberté, est point de départ et terme ultime : il s’agit de la faire passer de l’immédiat au médiat, de la thématiser. Il s’agit donc pour le noir de mourir à la culture blanche pour renaître à l’âme noire, comme le philosophe platonicien meurt à son corps pour renaître à la vérité.

Ce retour dialectique et mystique aux origines implique nécessairement une méthode. Mais cette méthode ne se présente pas comme un faisceau de règles pour la direction de l’esprit. Elle ne fait qu’un avec celui qui l’applique ; c’est la loi dialectique des transformations successives qui conduiront le Nègre à la coïncidence avec soi-même dans la négritude. Il ne s’agit pas pour lui de connaître, ni de s’arracher à lui-même dans l’extase, mais de découvrir, à la fois, et de devenir ce qu’il est.

À cette simplicité originelle d’existence il est deux voies d’accès convergentes : l’une objective, l’autre subjective. Les poètes de l’anthologie emploient tantôt l’une, tantôt l’autre, parfois toutes deux ensemble. Il existe en effet une négritude objective qui s’exprime par les mœurs, les arts, les chants et les danses des populations africaines. Le poète se prescrira pour exercice spirituel de se laisser fasciner par les rythmes primitifs, de couler sa pensée dans les formes traditionnelles de la poésie noire.

Négritude et Surréalisme

J’ai marqué ailleurs comment le prolétariat tout entier se fermait à cette poésie destructrice de la Raison : en Europe le surréalisme, rejeté par ceux qui auraient pu lui transfuser leur sang, languit et s’étiole. Mais au moment même où il perd contact avec la Révolution, voici qu’aux Antilles on le greffe sur une autre branche de la Révolution universelle, voici qu’il s’épanouit en une fleur énorme et sombre. L’originalité de Césaire est d’avoir coulé son souci étroit et puissant de nègre, d’opprimé et de militant dans le monde de la poésie la plus destructrice, la plus libre et la plus métaphysique, au moment où Éluard et Aragon échouaient à donner un contenu politique à leurs vers. Et finalement ce qui s’arrache de Césaire comme un cri de douleur, d’amour et de haine, c’est la Négritude-objet. Ici encore il poursuit la tradition surréaliste qui veut que le poème objective. Les mots de Césaire ne décrivent pas la négritude, ne la désignent pas, ne la copient pas du dehors comme un peintre fait d’un modèle : ils la font ; ils la composent sous nos yeux : désormais c’est une chose qu’on peut observer, apprendre ; la méthode subjective qu’il a choisie rejoint la méthode objective dont nous avons parlé plus haut : il expulse l’âme noire hors de lui au moment où d’autres tentent de l’intérioriser ; le résultat final est le même dans les deux cas.

La Négritude, c’est ce tam-tam lointain dans les rues nocturnes de Dakar, ce sont les cris vaudous sortis d’un soupirail haïtien et qui glissent au ras de la chaussée, c’est ce masque congolais, mais c’est aussi ce poème de Césaire, baveux, sanglant, plein de glaires, qui se tord dans la poussière comme un ver coupé.

« “Ce qui fait, dit Senghor, la négritude d’un poème, c’est moins le thème que le style, la chaleur émotionnelle qui donne vie aux mots, qui transmue la parole en verbe. » On ne saurait mieux nous prévenir que la négritude n’est pas un état, ni un ensemble défini de vices et de vertus, de qualités intellectuelles et morales, mais une certaine attitude affective à l’égard du monde.

La psychologie a renoncé depuis le début de ce siècle à ses grandes distinctions scolastiques. Nous ne croyons plus que les faits de l’âme se divisent en volitions ou actions, en connaissances ou perceptions et en sentiments ou passivités aveugles. Nous savons qu’un sentiment est une manière définie de vivre notre rapport au monde qui nous entoure et qu’il enveloppe une certaine compréhension de cet univers. C’est une tension de l’âme, un choix de soi-même et d’autrui, une façon de dépasser les données brutes de l’expérience, bref un projet tout comme l’acte volontaire. La Négritude, pour employer le langage heideggérien, c’est l’être-dans-le-monde du Nègre.

Voici d’ailleurs ce que nous en dit Césaire :

« Ma Négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la

clameur du jour

Ma Négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la

terre

Ma Négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience »

La négritude est dépeinte en ces beaux vers comme un acte beaucoup plus que comme une disposition. Mais cet acte est une détermination intérieure : il ne s’agit pas de prendre dans ses mains et de transformer les biens de ce monde, il s’agit d’exister au milieu du monde. La relation avec l’univers reste une appropriation. Mais cette appropriation n’est pas technique.

Césaire appelle ses frères noirs :

« Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole

ceux qui n’ont jamais su dompter ni la vapeur ni l’électricité

ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel… »

Mais cette revendication hautaine de la non-technicité renverse la situation : ce qui pouvait passer pour un manque devient source positive de richesse. Le rapport technique avec la Nature la dévoile comme quantité pure, inertie, extériorité : elle meurt. Par son refus hautain d’être homo faber, le Nègre lui rend la vie. Comme si, dans le couple “homme-nature”, la passivité d’un des termes entraînait nécessairement l’activité de l’autre. À vrai dire, la Négritude n’est pas une passivité, puisqu’elle “troue la chair du ciel et de la terre : c’est une patience”, et la patience apparaît comme une imitation active de la passivité. L’action du Nègre est d’abord action sur soi. Le noir se dresse et s’immobilise comme un charmeur d’oiseaux et les choses viennent se percher sur les branches de cet arbre faux.

Il s’agit bien d’une captation du monde, mais magique, par le silence et le repos : en agissant d’abord sur la Nature, le blanc se perd en la perdant ; en agissant d’abord sur soi, le Nègre prétend gagner la Nature en se gagnant.

« Ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose

ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose

insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde

véritablement les fils aînés du monde poreux à tous les souffles

du monde…

chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde. »

On ne pourra se défendre, à cette lecture, de songer à la fameuse distinction qu’a établie Bergson entre l’intelligence et l’intuition. Et justement Césaire nous appelle “vainqueurs omniscients et naïfs”. De l’outil, le blanc sait tout. Mais tout griffe la surface des choses, il ignore la durée, la vie. La Négritude, au contraire, est une compréhension par sympathie. Le secret du noir, c’est que les sources de son existence et les racines de l’Être sont identiques.

Si l’on voulait donner une interprétation sociale de cette métaphysique, nous dirions qu’une poésie d’agriculteurs s’oppose ici à une prose d’ingénieurs. Il n’est pas vrai, en effet, que le noir ne dispose d’aucune technique : le rapport d’un groupe humain, quel qu’il soit, avec le monde extérieur est toujours technique, d’une manière ou d’une autre. Et, inversement, je dirai que Césaire est injuste : l’avion de Saint-Exupéry qui plisse la terre comme un tapis au-dessous de lui est un organe de dévoilement. Seulement le noir est d’abord un paysan ; la technique agricole est “droite patience” ; elle fait confiance à la vie ; elle attend. Planter, c’est enceinter la terre ; ensuite il faut rester immobile, épier : “chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr, chaque instant apporte cent fois plus que l’homme n’avait donné, au lieu que l’ouvrier ne retrouve dans le produit manufacturé que ce qu’il y avait mis ; l’homme croit en même temps que ses blés ; de minute en minute il se dépasse et se dore ; aux aguets devant ce ventre fragile qui se gonfle, il n’intervient que pour protéger. Le blé mûr est un microcosme parce qu’il a fallu, pour qu’il lève, le concours du soleil, des pluies et du vent ; un épi, c’est à la fois la chose la plus naturelle et la chance la plus improbable.

  1. Suzanne Césaire : Le Grand Camouflage. Écrits de dissidence (1941-1945)

La revue Tropiques : lieu de résistance et de dissidence

Suzanne Roussi Césaire est née aux Trois-Îlets en Martinique le 11 août 1915 et décède en 1966 du fait d’une Santé fragile. Elle fait des études de philosophie en France dans les années 1930, y rencontre Aimé Césaire et l’épouse en 1937.  Ils auront six enfants.

Suzanne Césaire et Aimé Césaire, professeurs au Lycée Schœlcher de Fort-de-France avec trois amis enseignants — René Ménil, Aristide Maugée, Lucie Thésée —, fondent la revue culturelle Tropiques (1941-1945). France sous occupation allemande. Le Maréchal Robert, pétainiste, arrive avec sa flotte en 1939 à Fort-de-France pour l’y cacher. Occupation à la française, imposition de l’ordre fasciste à coups de décrets, d’épuration, de déportations au bagne de Guyane, d’exactions de tous ordres contre la population, avec l’alliance de certains colons et la puissante force de répression de centaines de fusiliers de la marine française réfugiés aux Antilles avec l’or de la Banque de France.

Brimades, racisme, etc. Les Antilles entrèrent en résistance-dissidence. Les jeunes Martiniquais entrent en dissidence et beaucoup d’entre eux gagnent la Dominique et les Caraïbes anglophones en lutte contre le nazisme, par Borne Rouge au nord ou Sainte-Lucie au sud, sur des rafiots de fortune. À l’image du petit État haïtien qui déclare la guerre à Hitler avant les États-Unis, ils ont le sentiment de participer à une internationale antifasciste.

Dans ce contexte, la revue Tropiques devient un espace de résistance. Le texte d’ouverture du numéro 1 de la revue, en avril 1941, énonce :

« Il n’est plus temps de parasiter le monde, c’est de le sauver qu’il s’agit. Il est temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme. Où que nous regardions, l’ombre gagne. L’un après l’autre, les foyers s’éteignent. (…) Pourtant, nous sommes de ceux qui disons non à l’ombre. Nous savons que le salut du monde dépend de nous aussi. Que la terre a besoin de n’importe lequel de ses fils. Les plus humbles. Temps de la dissidence. »

La libération des Antilles intervient en juillet 1943, deux mois après l’interdiction de Tropiques, à la suite de la mutinerie menée par le commandant Henri Tourtet et de l’entrée en dissidence des jeunes Antillais.

Les articles de Tropiques étaient amenés au service d’information de l’Amiral Robert par Suzanne Césaire pour le contrôle des contenus et la demande de papier nécessaire à l’imprimerie au lieutenant de vaisseau Bayle. Ce dernier acquiesçait au sommaire qu’elle lui présentait : de brillantes leçons pour classes de Terminales (Mallarmé, Péguy, Alain, Lautréamont), des présentations de l’âme africaine, ou de l’hindouisme, un inventaire de botanique, une omniprésence de la poésie.

Les censeurs distraits ne voyaient pas qu’il fallait lire tous ces textes entre les lignes, jusque dans les dernières phrases, en se méfiant des titres anodins, en fait des bombes éruptives à retardement. Des textes qui, produits pour hier et relus aujourd’hui, imposent comme ces sept articles l’évidence de leur actualité, et ressassent pour tout oppresseur politique, économique ou culturel, leur précepte majeur : « Accommodez-vous de moi, je ne m’accommode pas de vous ». Pendant trois ans, Tropiques passe sans encombre le filtre de la censure.

Puis vint la censure du capitaine de vaisseau Bayle : « J’avais cru voir dans les Tropiques le signe d’un régionalisme non moins vigoureux et tout aussi souhaitable. Je constate que je me suis trompé et que vous poursuivez un but différent (…). Vous croyez au pouvoir de la haine, de la révolte, et vous vous fixez comme but le libre déchaînement de tous les instincts, de toutes les passions ; c’est le retour à la barbarie pure et simple. Schœlcher, que vous invoquez, serait bien étonné de voir son nom et ses paroles utilisés au profit d’une telle cause (…). J’interdis donc la parution du numéro de Tropiques dont vous voulez bien trouver ci-joints les manuscrits. »

La réponse rédigée par Suzanne Césaire fut la suivante  :« Monsieur, Nous avons reçu votre réquisitoire contre Tropiques. “Racistes, sectaires, révolutionnaires, ingrats et traîtres à la Patrie, empoisonneurs d’âmes”, aucune de ces épithètes ne nous répugne essentiellement. “Empoisonneurs d’âmes”, comme Racine au dire des Messieurs de Port-Royal. “Ingrats et traîtres” à notre si bonne Patrie, comme Zola au dire de la presse réactionnaire. “Révolutionnaires”, comme l’Hugo des Châtiments. “Sectaires”, passionnément, comme Rimbaud et Lautréamont. “Racistes”, oui. Du racisme de Toussaint Louverture, de Claude McKay et de Langston Hughes, contre celui de Drumont et de Hitler. Pour ce qui est du reste, n’attendez de nous ni plaidoyer, ni vaines récriminations, ni discussions même. Nous ne parlons pas le même langage. Signé : Aimé Césaire, Suzanne Césaire, Georges Gratiant, Aristide Maugée, René Ménil, Lucie Thésée. Fort-de-France, le 12 mai 1943. »

Le Grand Camouflage

Dans Le Grand Camouflage, Suzanne Césaire offre une vue panoramique, politique et poétique des Caraïbes — vision élargie depuis son voyage en Haïti en 1944.

« Au-delà de l’analyse, de la dénonciation, de l’injonction, pour atteindre au plus beau du style, au plus près de la poésie, là où les êtres vrais se font personnage, où l’ordre logique se brouille en mise en scène, où le décor de nature se transmute en personnage central, et là où la femme atteint au féminin de l’écriture au bout de sa dernière page en fermant les yeux pour mieux percevoir l’intérieur-nuit des corps, du cœur et du langage. » Daniel Maximin, « Suzanne Césaire, fontaine solaire » (adaptation théâtrale, 2015).

Suzanne Césaire écrit, à propos des cyclones : « Au cœur du cyclone tout craque, tout s’écroule dans le bruit de déchirure des grandes manifestations. Puis les radios se taisent. La grande queue de palmes de vent frais s’est déroulée quelque part dans la stratosphère. Là où personne n’ira suivre les folles irisations et les ondes de lumière. » SC.

« Après la pluie, le soleil. Les cigales haïtiennes pensent à crisser l’amour. Quand il n’y a plus une goutte d’eau dans l’herbe brûlée, elles chantent furieusement que la vie est belle, elles éclatent dans un cri trop vibrant pour un corps d’insecte. Leur mince pellicule de soie sèche tendue à l’extrême, elles meurent en laissant fuser le cri de plaisir le moins mouillé du monde. »

« Haïti demeure, enveloppée de la cendre de soleil douce aux yeux de cigales, aux écailles des mabouyas, au visage de métal de la mer qui n’est plus d’eau mais de mercure. C’est le moment de se pencher à la fenêtre de l’aluminium clipper des grands virages. »

« Et maintenant, lucidité totale. Mon regard par-delà ces formes et ces couleurs parfaites surprend sur le très beau visage antillais ses tourments intérieurs. (…) Depuis trois siècles l’aventure coloniale continue, les guerres d’indépendance n’en sont qu’un épisode. (…)

 Si nous sommes fiers de constater partout sur les terres américaines notre extraordinaire vitalité, si en définitive elle semble nous permettre le salut, cependant il faut oser dire que sévissent encore des formes raffinées d’esclavage. Ici, dans les Antilles françaises, elles avilissent les milliers de nègres pour qui le grand Schœlcher voulut, il y a un siècle, avec la liberté et la dignité, le titre de citoyen.

« Il faut oser montrer sur le visage de la France, éclairé de l’implacable lumière des événements, la tache antillaise, puisqu’aussi bien nombre d’entre les Français semblent déterminés à n’y tolérer aucune ombre. »

« Conscience de la complexité de l’identité-Caribéenne en avance sur son temps. Poétique de la libération. Capacité à représenter non seulement la beauté des paysages martiniquais, mais aussi l’histoire de la souffrance et l’exploitation de l’île. Suzanne Césaire est plus intéressée par les Antilles comme lieu de convergence d’influences complexes et multiculturelles que par le retour à un passé africain idéalisé tel que proposé par d’autres auteurs de la négritude. Précurseure des théoriciens antillais comme Glissant ou Chamoiseau. » Paraphrase p. 64-65, Annette Joseph-Gabriel, «Imaginer la libération ».

« Désir chez Suzanne Césaire de démanteler les fondations de la pensée coloniale, mais également volonté de construire un nouvel imaginaire pour une nouvelle civilisation Caribéenne. Dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, dissidence de sa pensée, attaques de celle-ci contre le racisme et le fascisme qu’elle dissimula sous des recensions littéraires ou ethnologiques, pour échapper à la censure. Poétique qui insiste sur des formes artistiques caribéennes libérées des images stéréotypées de paradis tropical. Réflexions sur l’appartenance culturelle, l’affiliation intellectuelle et le lien politique : vision d’une citoyenneté décoloniale inscrite dans les Antilles, qui perçoit l’archipel Caribéen comme une confluence d’épistémologies. » Paraphrase p. 66, Annette Joseph-Gabriel, « Imaginer la libération ».

 

Coda du Grand Camouflage

         « Et si mes Antilles sont si belles, c’est alors que le grand jeu de   cache-cache a réussi, c’est qu’il fait certes trop beau, ce jour-là,   pour y voir. » Suzanne Césaire, Tropiques, numéro 13-14, 1945.

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