Le Sens des lieux
Keynote de Felwine Sarr
Symposium « Sens of Place »
Raw Academy, Dakar, décembre 2024
Il arrive que nous traversions des lieux sans les regarder, sans avoir pleinement conscience de leur densité. Zombies circulants, passants inattentifs à nos présences et à nos ancrages, nous les strions comme des feux follets dans la nuit. Il arrive aussi que les lieux nous habitent, nous investissent, nous hantent, nous fabriquent, nous désorientent. Il arrive que des lieux nous manquent. Que nous y soyons absents et que leur présence en nous soit béante. Il arrive que des lieux nous soient inhospitaliers, que nous n’y soyons pas les bienvenus.
Notre rapport au monde est grandement déterminé par la manière dont nous occupons les espaces, les configurons et les habitons. Mais aussi par la manière dont ceux-ci nous affectent et nous font. Aussi, j’aimerais interroger dans ce propos, le rapport que nous entretenons avec les lieux, les espaces, les territoires que nous habitons et traversons, dans lesquels nous séjournons durablement ou pour un temps ; les tissus de relations que nous tissons avec nos entours, la place que nous y occupons, la manière dont nous créons et sommes créés par les lieux. Ces topographies peuvent aussi être sensibles, oniriques, poétiques et imaginaires. Les lieux rêvés n’en sont pas moins réels, nous habitons leur texture et ils configurent nos réalités.
La quête que je poursuis est celle d’un rapport juste et épanouissant avec le monde, la terre, le cosmos. Elle est celle d’une manière d’habiter celui-ci qui soit féconde.
La première méditation à laquelle j’aimerais vous inviter est celle du premier étonnement que nous raconte l’un des textes fondateurs des monothéismes sémitiques : le texte biblique. Tout commencerait par la nostalgie du jardin d’éden. Lieu originaire qui nous fut dérobé afin que nous nous embarquions dans l’aventure de la connaissance. La chute dans ce monde dans lequel nous fûmes précipités. Les éléments et leur furieuse présence. Les eaux, l’air, les montagnes, les rivières, les fleuves, les plaines étalées, la végétation et sa luxuriance, les déserts et leur irradiance. L’étonnement du regard qui se pose sur ces vastitudes. Lieux préservés dans leur nudité primordiale. La nécessité d’établir un habitat sur terre pour y vivre, y survivre ; s’y protéger des prédateurs et se perpétuer. Celle de trouver et de garantir les moyens de la subsistance, mais aussi de tisser des songes et des rêves éveillés. Lorsque ceux-ci s’épuisent ; errer et quêter d’autres lieux. Puis un jour, arrêter l’errance dans le pays de Nod.
Cette première méditation porte sur l’arrêt de l’errance qui nous fit construire les villes. Elle est aussi une réflexion sur la perte de l’étonnement. Une méditation sur la ville comme lieu que nous créons pour cesser de quêter les lieux qui nous fûmes donnés et dérobés, dans le mythe biblique.
Sur la ville et la civilisation.
Il semblerait que les villes soient apparues, dans la Haute Antiquité, entre 3500 et 1500 av. J-C, dans les régions fertiles du Nil, dans le royaume de Koush. Vingt-cinq siècles avant JC, la ville de Kerma, dans les plaines alluviales de la Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate ; mais également aux abords du Gange et du Yang Tsé Kiang. Les villes seraient liées à l’invention de l’agriculture et à la sédentarité. Plusieurs récits mythiques existent à propos de l’origine des villes. Selon la bible, c’est Caïn, l’agriculteur, qui aurait construit l’une des premières ville, Hénoc dans le pays de Nod (le pays de l’errance). Hénoc signifie genèse, commencement. L’artisanat et l’art y seraient nés. Dans la téléologie chrétienne, l’ultime destination est la Jérusalem Céleste. Tout commencerait par la ville et finirait par la ville. La Ville est ainsi le symbole de la perfection du monde à venir ; mais également celui de la perdition de l’homme lorsque sa volonté de puissance l’aveugle, l’épisode de la tour de Babel est là pour nous le rappeler. Cependant, la ville est surtout l’œuvre humaine par excellence ; s’ y déploie la dialectique de l’un et du multiple, de la diversité et de l’altérité. L’humain, depuis sa chute, est condamné à y vivre et peut être à s’y réaliser ou s’y perdre. Qu’elle soit antique, médiévale ou moderne, la ville est cet espace de déploiement et de concaténation de la vie individuelle et sociale. Elle est un espace configuré, afin que les nécessités de la vie commune : la sécurité, l’éducation, l’économie, les voies de communication, les activités diverses que requièrent la vie en communauté, s’y articulent au bénéfice de ses habitants. Elle n’est cependant pas que fonctionnelle, elle est le lieu d’une aventure collective orientée vers des finalités sociales, politiques et culturelles. Il y a l’idée d’y faire corps.Le corps social est plus que la somme des individus qui le compose, il relève d’un projet commun de vivre-ensemble qui va au-delà du souci fonctionnel, on pourrait même dire qu’une ville est un projet d’édification d’une cité idéale.
Le continent africain a le taux de croissance d’urbanisation le plus élevé au monde et celui-ci ne cessera de s’accroitre. Aujourd’hui, 471 millions, soit environ 50 % des africains habitent dans des villes. Les projections font de l’Afrique le continent le plus peuplé en 2050 avec plus de 2, 2 milliards d’individus devant la Chine et l’Inde. En 2030, Lagos aura 25 millions d’habitants, Kinshasa 16 millions, le Caire 14 millions, Dakar 7 millions d’habitants. Plusieurs défis se posent aux villes africaines présentes et futures : ils sont spatiaux, environnementaux, démographiques, sécuritaires. Leur prise en charge nécessite une planification urbaine et une prise en charge des questions écologiques subséquentes. Ces défis se posent déjà aujourd’hui avec acuité et ceux qui ont en charge l’aménagement de nos villes devront y répondre de manière adéquate.
Il y a plusieurs niveaux de lecture (possible) de la ville : technique (urbanisme, aménagement, architecture), social, symbolique. J’aimerai plutôt envisager la ville comme le lieu où se lisent nos imaginaires ainsi que nos conceptions de la vie commune. La ville comme un signe et une archive qui nous dit au présent et dont les linéaments indiquent les futurs que l’on souhaite édifier.
Un lieu est un espace où les éléments sont distribués dans un rapport de coexistence. Ce rapport est souvent fixe et la configuration des positions y est figée. Un Territoire se définit par l’ensemble des mouvements qui s’y déploient en des possibilités. C’est un espace de circulation et de frayage.
Les villes africaines sont des territoires, les configurations y sont mouvantes. D’importantes reconfigurations sociales, culturelles, et démographiques y sont actuellement en cours. Ce sont des corps vivants engagés dans des processus de croissance et de métamorphose. Ces dynamiques dont la ville est porteuse, sont étroitement liées à la vision du monde de ceux qui non seulement y vivent, mais qui l’habitent.
La ville n’est pas apparue en Afrique avec le fait colonial. Elle lui est antérieure. L’Afrique antique et médiévale étaient parsemées de villes. Kerma capitale de Koush fut fondée 25 siècles avant notre ère. Dans l’Afrique médiévale, plusieurs grandes villes existent : Gao, Tombouctou, Benin City (Nigeria) ; elles étaient plus peuplées que Lisbonne, Venise et Londres.Elles avaient leur particularité, certaines étaient des villes du désert bâties sur des plaines sablonneuses, d’autres autour des oasis ou sur les rives des fleuves, d’autres comme Oualata dans l’empire du Ghana sont des villes caravanières. Certaines ont disparu et d’autres comme Gao et Oualata existent encore aujourd’hui. Cependant la plupart de nos villes africaines contemporaines ont une histoire étroitement liée à la colonisation. Des proportions importantes de leurs visages actuels ont été façonné par le fait colonial. Les villes coloniales ont été construites contre leur habitants et configurées pour les nécessités de l’extraction des ressources. Fanon décrit dans Les Damnés de la terre, Alger comme une ville compartimentée et ségrégée. Cependant, les matrices originelles, mythiques et symboliques des villes Africaines sont antérieures au fait colonial ?
Comment édifier nos villes sans détruire leur matrice originelle ? Comment ces espaces survivent-ils dans nos configurations contemporaines ?
Comment l’expérience de nos villes est-elle affectée par la globalisation économique et culturelle ? Celle-ci peut à la fois enrichir et altérer nos espaces ? Aussi, comment dans la manière dont nous pensons nos villes, ne pas être une chambre d’échos d’un monde en déliquescence. Il s’agit dans notre manière d’habiter les lieux de ne pas simplement subir le monde. Le travail de désoccupation mental consiste à perpétuellement reconstruire le sens des lieux, afin de se libérer de la colonie mentale qui siège au cœur de nos imaginaires. Pour cela, la culture et toutes les formes de créativités demeurent des ressources précieuses. L’art comme pratique de désillage du regard, de réactivation des sens et de configuration des espaces. L’architecture, les arts visuels, la peinture, la littérature, la musique sont des manières d’habiter les lieux, de les affecter et de les modeler par une présence sensible, sourde, parfois solide et matérielle, parfois sonique et visuelle.
Reprendre l’initiative historique, c’est commencer par bâtir des villes qui reflètent ses singularités et sa vision du monde. Il s’agit de faire de la ville un lieu d’expression de la civilisation que nous bâtissons et souhaitons édifier. La ville est un corps organique qui se produit avec ses logiques propres, souvent non-coordonnées. Elle émerge de la pluralité des gestes qui la font. Elle est aussi produite par ceux qui y vivent.
Habiter un lieu, un espace, un corps, une géographie, une ville, ce n’est pas seulement s’y installer. C’est choisir une modalité d’établissement, un mode d’occupation et de déploiement ; le type de rapport que l’on entretient avec l’espace qui nous accueille. Rendre nos villes habitables pour tous, c’est en faire des villes ouvertes qui assument et désirent leur condition cosmopolite. Il ne pourra d’ailleurs en être autrement, car le cosmopolitisme est nôtre devenir.
Il s’agit de rendre nos villes plus intégratives et fonctionnelles pas juste pour les élites habitant ses beaux quartiers, mais en faire des lieux offrant des espaces de mixité sociale. La manière dont la ville est configurée informe sur notre manière de faire communauté et sur les valeurs que nous mettons au cœur de notre sociabilité. Il s’agit de penser des villes non excluantes, car vivre ne peut se faire qu’au milieu des humains et des vivants, mais à condition d’y être pleinement reconnu et accepté. Des villes qui ne laissent personne derrière, les moins bien lotis, les migrants, les passants. Penser des villes pour ceux qui marchent ; ceux qui passent du temps dehors, ceux qui flânent, ceux qui rêvent. Ceux qui arrêtent le temps, adossé á un mur ou assis sur un banc. Laisser dans l’édification de nos villes, des espaces inachevés, (des espaces de créativité) qui figurent des possibles. Configurer des lieux de mémoire, des lieux où l’on préserve et fait vivre le patrimoine, des parcours pour donner corps à notre histoire vécue et envisagée. Mais également, des lieux de culture, de convivialité, où nous faisons communauté. Cette altermétropolisation se fonderait sur nos différences, nos ressources symboliques et cosmogoniques, nos savoirs-faires et savoir-être. Elle produirait de nouveaux communs urbains.
Édifier des villes qui ne grattent pas le ciel, pas parce qu’elles manqueraient d’ambition, mais parce que leurs habitants choisissent de privilégier ces interstices où l’on se rencontre, où l’on vit et où l’on est pleinement. Ici, la construction commence par une destruction, celle du mimétisme et du contournement de soi.
Quitter les lieux.
Puis un jour, nécessairement l’errance reprend, le voyage comme une nécessité régénératrice. Renouveler les ressources, élargir les imaginaires, réanimer la vie, car bien que ces lieux où nous vivons nous permettent de nous épanouir, ils peuvent constituer les foyers de nos dessèchements. Ils peuvent devenir nos tombeaux. Ceux d’une mort lente et programmée. Ceux de la dévitalité, lorsque les ressources viennent à manquer. Toutes les ressources ; les espaces, les moyens de subsistance, l’air, l’eau, mais aussi les horizons mentaux, les idées, la beauté, le sens, l’espoir.
Comment celles et ceux qui subissent l’injustice du monde habitent-ils le monde ? Comment ceux qui n’ont pas le luxe du déracinement, ceux qui ne voyagent pas (ou au risque de leur vie), ceux dont l’errance est immobile, font-ils l’expérience d’un monde dont la vastitude leur est refusée. Il est des lieux qui retiennent captifs : les prisons, les camps de transit. Les populations déplacées par des conflits dans des camps de réfugiés, selon les rapports des ONG, y restent en moyenne 17 ans. Les demandeurs d’asile dans des pays d’accueils, sont obligés d’occuper des lieux sans les avoir désirés. A toutes ces personnes, obligation est faite d’habiter des lieux qui entravent leur liberté et souvent dépérissent la vie.
L’impérieuse nécessité ici est celle du déplacement, de la fuite, de l’esquive, de l’évasion, du marronage. Le déplacement comme une pratique de la liberté. Le mouvement qu’il implique permet la reconfiguration et l’élargissement de l’espace. Le marron quitte le domaine et la plaine, il gagne la montagne et la forêt, il y invente un territoire et des pratiques de vie. Il se désancre des lieux. Pratique de dés-encastration. Gestes contre-totalitaire.
Lorsque la fuite est impossible, que faire ? Affecter les lieux par des pratiques qui le rendent vivable, qui corrodent son inhospitalité et qui en allègent les pesanteurs. Habiter ses songes et ses imaginaires, recourir aux richesses préalablement constituées dans ses mondes intérieurs. Même dans les lieux de la plus grande déshumanisation : la cale du bateau négrier, les camps de concentrations, le Goulag, les prisons, les humains y ont continué á produire de la culture pour rendre supportable vie. Ici, la culture est une ressource intime, elle permet d’habiter des mondes inhospitaliers.
Cette méditation sur le sens de lieux ne saurait cependant faire l’impasse sur la manière dont nous habitons le lieu primordial qui permet nos vies et qui est notre biotope.
La question de l’Écologie.
Penser la question écologique est primordiale car le premier lieu que nous avons rendu vulnérable est notre biotope. Par nos gestes, par notre fait civilisationnel, par la manière dont nous habitons nos environnements, nous hypothéquons les conditions de reproduction de la vie sur terre, certes de manière inégalitaire, mais de façon certaine. Une question qui se pose est comment sortir de ce que Malcolm Ferdinand nomme « l’habiter colonial ». Ce geste résulte-t-il d’un fait civilisationnel ou est-il engrammé profondément dans notre psychè ?
Dans notre longue quête pour pérenniser nos vies (sur terre) nous édifiâmes des villes et construisîmes le monde. Puis, fille de notre hubris, vint la crise : spirituelle (d’abord), écologique, sociale, économique, environnementale (ensuite). Un climat qui se dérègle, une économie-monde et des modes de vie qui accélèrent l’entropie du vivant. Une civilisation qui décivilise et qui met en péril les conditions de reproduction de la vie sur terre ainsi que sa pérennité. Une civilisation techno-capitaliste qui accélère les risques d’écocide et de futuricide.
Dans une précédente réflexion, je m’interrogeais sur comment habiter le monde en y établissant des relations de meilleures qualités. La méprise était peut-être de penser ces questions uniquement dans l’espace du monde, qui est notre création. Le monde, nous l’avons construit avec ses villes, ses objets et ses artefacts. La crise civilisationnelle dont nous faisons l’expérience et qui nous pousse à repenser notre rapport à la vie, à la mort, à la terre, est une crise dans notre manière d’habiter notre foyer écologique premier qui est la terre. Habiter les lieux, c’est d’abord habiter la terre : le lieu primal et définitif.
Il s’agit comme l’affirment Val Plumwood de sortir du déni d’appartenance à la terre qui nous amène à souhaiter éradiquer l’altérité de la nature en la soumettant à notre volonté exclusive. Reconnaitre l’altérité des choses naturelles, leur caractère donné, c’est reconnaitre les fondements autres qu’humains de notre être ; c’est assumer la réalité physique et sensible du monde, c’est ainsi seulement que nous pourrons habiter la terre sans la détruire.
Reconnaitre donc les fondements autres qu’humains de notre être au monde et en tirer toutes les implications. Il s’agit pour cela de prendre la mesure de la continuité entre les humains et la nature, mais aussi l’agentivité propre de cette dernière. Il est certes impossible d’éviter tout rapport instrumental avec la nature, mais il est possible d’admettre la part irréductible, indisponible de la terre ainsi que son agentivité. Aldo Leopold nous rappelle que notre vocation n’est pas de maitriser et de dominer le monde vivant, mais de reconnaitre que « Nous sommes des membres à part entière de la communauté biotique. ». Notre existence dépend des systèmes d’assistance qui sont à la fois humains et non-humains.
Les relations complexes qui constituent la vie corporelle doivent nous amener à ne plus seulement penser l’idéal humain, mais à nous occuper de l’ensemble complexe des relations sans lesquelles nous n’existons pas (Donna Haraway). Nous ne pouvons subsister sans les mondes biologiques et ces formes sociales de vie que sont les assemblages humains- non-humains.
En finir avec la des-alliance avec la terre nécessite de rompre avec les cadres intellectuels fondés sur les grands dualismes (nature/culture, corps-esprits, esprit-matière). Pour mieux habiter la terre et faire communauté avec ses habitants (le tout-vivant). Gaston Paul Effa, Hervé Yanguem et le regretté Lionel Manga nous invitent à une éthique animiste et à une écologie des liens. Celles-ci permettent de se libérer des cadres conceptuels et imaginaires fondés sur la des-alliance.
Leur philosophie animiste nous invite à repenser les fondements, éthiques et philosophiques, ainsi que les imaginaires de notre rapport au vivant. Comprendre et prendre acte du fait que notrecondition (d’humain-vivants) est consubstantiellement liée à celle du vivant et aux interactions que nous entretenons avec engage à coopérer avec les communautés des existants en établissant des relations de mutualité avec ces derniers, fondées sur la réciprocité, le soin et la réparation.
On peut habiter la terre de manière forte, impétueuse et destructrice. Mais on peut aussi l’habiter de manière fluide, réversible, fugace et amovible. Conscients de notre condition de passant, Frédérique Neyrat nous invite à laisser au monde sa part inconstructible. À le déshabiter parfois, à considérer que nous n’habitons pas seulement la terre, mais que celle-ci nous habite.
Une éthique de l’hospitalité ouvre la communauté à tous ceux qui ont droit á ses soins, c’est-à-dire à tous les êtres vivants et toutes les communautés d’existants. Celles-ci y sont autorisés. Elles y ont droit à la vie. Je reviendrai vendredi plus longuement sur l’idée d’une cosmopolitique de l’hospitalité.
Avant d’aller vers la conclusion, j’aimerais évoquer un lieu, le corps humain, qui est notre première interface avec le monde et réduire ainsi la focale de l’espace à cette délimitation originelle. Le corps humain est le lieu duquel il ne nous est jamais donné de sortir, l’espace auquel l’intégralité de l’existence nous condamne. Lieu multiple : physique, intime, il est un foyer d’engendrement, un lieu d’expression esthétique, une paroi de transmission du sensible, un espace de représentations, un objet relationnel.
Habiter les lieux, c’est d’abord habiter son corps et déployer ses potentialités. Tatoué, maquillé, masqué, transformé, il peut devenir utopique. Dansé, il devient ce corps dilaté qui inscrit des formes fugaces dans l’espace, qui l’habite de manière amovible et réversible. Un corps qui se livre à une performance artistique reconfigure les espaces environnants, qu’ils soient architecturaux, sonores, plastiques, humains, ceux-ci deviennent une caisse de résonnance du sensible.
Réceptacle des significations, le corps est aussi le lieu de l’intangible, parfois de l’absence, du manque, de la plénitude. Les pratiques artistiques en aiguisent les sens, la réceptivité et la distributivité. Il est à la fois un territoire et une topographie, on peut y infiniment y affiner un sens des lieux.
Coda : Habiter la métamorphose.
J’aimerais finir par une pensée pour la cour de Joe Ouakam qui fut logée au 17 rue Jules Ferry à Dakar avec son kapokier et ses écosystèmes. Ce lieu fut doté d’une présence saturnienne, enrichie et entretenue par le maitre de céans, le peintre et artiste Issa Samb. Malgré la mobilisation de ses amis, des gens du laboratoire Agit art, il ne put être conservé tel quel après le départ de Joe Ouakam. Pris qu’il fut dans le mouvement inéluctable et la métamorphose continue des lieux. Ceci pose la question de notre capacité à préserver des lieux à forte charge symbolique, lorsque l’urbanisation globalisante les rends vulnérables. Comment garder des demeures aux fantômes afin que ceux-ci nous hèlent lorsque nous nous assoupissons ? Joe Ouakam est passé de l’autre côté du miroir, il est devenu un esprit qui flotte sur la ville.
Dans le temps d’une vie nous passons par une multiplicité de lieux ; la maison familiale, l’école, le quartier, les lieux de travail, de loisirs, les terroirs où nous vivons, les régions où nous voyageons, parfois les pays que nous visitons ou ceux dans lesquels nous séjournons. Les lieux changent, y compris ceux que nous ne cessons de sillonner quotidiennement ; ils évoluent, se métamorphosent, imperceptiblement parfois pour nos regards éteints par l’habitude et les routines. Les lieux se déplacent, même lorsqu’ils semblent immobiles.
L’affectation d’un lieu ne dure qu’un temps. Celui d’un songe, d’une dimension d’un temps pleinement habité, d’une présence qui creuse son sillon et inscrit dans la durée une qualité de présence. Cependant les lieux inéluctablement se métamorphosent. C’est à nous d’apprendre à habiter leur mue, même si inlassablement nous les restaurons et les revitalisons. Nous ne pouvons habiter les lieux que part la qualité d’une présence que nous maintenons vive, pour un temps. Celui de notre passage dans cette dimension de l’existence et l’expérience que nous en faisons.
Lionel Manga aimait à citer ce proverbe bassa : le monde est une chute de chimpanzés, il se perturbe et il se restaure.
