La Fabrique du présent. Pour des utopies en actes
Felwine Sarr – Philippe Rey/Jimsaan – Avril 2026
Note de lecture de Muhammad BA- Mai 2026
La Fabrique du présent de Felwine Sarr s’impose, à première lecture, comme un prolongement cohérent d’Afrotopia. Là où ce dernier ouvrait un horizon en appelant l’Afrique à se penser à partir d’elle-même, le nouvel essai s’attache davantage à penser la mise en œuvre de cette refondation. Qu’il s’agisse d’économie, de culture, de politique ou de rapport à soi, l’ouvrage propose des pistes pour répondre à la « question de l’économie », pour « habiter sa demeure », mais aussi pour « se guérir, se nommer ». En ce sens, La Fabrique du présent ne rompt pas avec Afrotopia ; il en déploie plutôt les implications pratiques, éthiques et institutionnelles. La thèse centrale de cette note est que l’image de la forge constitue la clé de lecture de l’ensemble de l’essai.
L’un des intérêts majeurs de l’essai tient à sa composition. Il semble en effet commencer à rebours. Le chapitre final, « La forge de Maama Lang », éclaire rétrospectivement l’ensemble du livre et lui donne sa clé de lecture. À cet égard, ce dernier chapitre fait écho à la clôture poétique d’Afrotopia, « L’aube qui vient », comme si le style poétique revenait toujours au moment de rouvrir l’horizon du pensable. La forge de Maama Lang apparaît dès lors à la fois comme une synthèse et comme un prologue : elle concentre la logique profonde de l’ouvrage tout en permettant de relire les chapitres précédents comme autant de déclinaisons d’un même travail de fabrication du présent.
En ce sens, La Fabrique du présent serait un essai sur les forges. Le présent qui se fabrique est celui qui est forgé pour la dignité et la paix. Sans pour autant l’expliciter, il est possible de penser que la forge a comme combustible ou souffle la « présence à soi : l’incrément véritable » qui est de « s’ancrer d’abord pour se faire plus ancien et ainsi plus neuf » (p. 147).
Cette intuition permet de proposer une lecture de l’essai en termes de forges. Même si l’auteur ne nomme pas toujours explicitement ces espaces de cette manière, l’image de la forge permet de saisir l’unité du texte. La Fabrique du présent « renvoie alors à une praxis, à la fois intellectuelle et matérielle, qui se déploie dans des lieux de transformation où se façonnent les conditions d’une vie plus digne, plus pacifiée et plus souveraine ».
La forge incarne le lieu de la prospective. Elle est l’atopos de l’Afrique annoncé dans Afrotopia. Après la configuration dans l’espace mental et la conquête par la « pensée et l’imagination », la forge est l’espace du possible et de sa continuité avec le réel : « Maama Lang alla tous les jours à la forge et, dans son établi, se donna à ses tâches. À force d’endurance, de méticulosité, d’imagination et d’obstination, au bout de l’enclume et à la pointe de la flamme, lui apparurent des formes nouvelles, ces demeures qui abritent la vie infinie. Il finit par lier sa vibration à l’argile même du monde ».
On peut repérer cinq forges dans La Fabrique du présent : la forge de la dignité, de l’économie du vivant, la forge politique, la forge épistémique et la forge des imaginaires.
La forge de la dignité est celle où s’activent principalement les foyers politiques et économiques. La proposition d’une « économie politique de la dignité » (termes repris de Telivel Diallo) donne à l’essai sur la question politico-économique une portée pratique par rapport au contenu d’Afrotopia. La forge de la dignité n’est pas uniquement décrite ; les outils sont exposés et les gestes fondamentaux définis. Le principe actif de cette forge serait l’approche par les capabilités, avec des politiques publiques qui favorisent et renforcent les facteurs de conversion, afin d’assurer une transformation efficiente des ressources en libertés réelles pour les populations. Les budgets orientés vers la dignité constituent le souffle qui attise le feu des capabilités. Cette forge doit mettre fin à la dépendance et à la gouvernementalité compassionnelle ; l’autosuffisance, la souveraineté sur les ressources et la redevabilité des élites en sont les outils. Le fonctionnement de cette forge dépend d’un engagement résolu contre la violence structurelle faite aux femmes, passant par une déconstruction des structures mentales et juridiques et par la reconnaissance du fait que la prospérité collective ne peut se matérialiser sans la prise en compte de la partie la plus productive de la population. L’aboutissement de cette forge n’est pas la téléologie de l’économie orthodoxe, la croissance du PIB, mais le bien-être multidimensionnel, à l’image des outils multiformes qui sortent de la forge de Maama Lang.
La forge de l’économie du vivant peut être comprise comme l’espace situé en amont de la forge de la dignité, où le combustible ne détruit plus le biotope mais participe au maintien de la vie. Elle vise à créer une économie négentropique. Les outils proposés pour l’activation de ses foyers sont la désautomatisation du geste économique et la réévaluation de la valeur par le soin et la dignité du vivant. La promotion des capabilités du vivant, biodiversité, régénération, doit orienter les politiques publiques vers la préservation de la biosphère.
La forge politique incarne les propositions pour une réinvention institutionnelle. Elle propose un passage vers une démocratie « substantive », où l’on travaille à dépasser l’organisation formelle des élections pour instaurer des éléments fondamentaux du réel : un système opérant de contre-pouvoirs, des espaces délibératifs permettant la participation du plus grand nombre (en revisitant le paradigme du palabre), et un contrat social fondé sur un partage équitable du bien-être. Cette forge explore également la pertinence du modèle de l’État-nation face à la diversité ethnique africaine, et propose de s’inspirer des États plurinationaux ou des empires pluriethniques médiévaux. C’est dans ce cadre que les notions de téranga, de mbokk et de àq constituent le socle d’une « ingénierie relationnelle » endogène, structurant l’espace de l’« en-commun » à un niveau mésopolitique.
L’essai accorde une importance particulière à la forge épistémique. « Le système éducatif ainsi que les lieux épistémiques multiples qui existent au sein des sociétés sont les fondements de cette forge. » Elle propose les outils qui opèrent la révolution intellectuelle annoncée dans Afrotopia. Pour se départir de l’odeur du père ou opérer un décentrement épistémique, l’essai propose de refonder le système éducatif et les espaces de production des savoirs. Le système éducatif transversal devrait inclure « tous les foyers épistémiques des sociétés et veiller à disséminer dans le corps social des savoirs, savoir-faire et savoir-être qui émancipent, qui maintiennent des mondes et des modes de vie menacés de disparition, qui restaurent, réparent et qui soignent ». L’ambition d’un lieu trans-épistémique où différents types de savoirs interagissent et se complètent ne va pas sans défis conceptuels et méthodologiques considérables. Cette forge est l’atelier où le feu de la rédemption est donné à Prométhée par l’humain, au lieu d’être dérobé aux dieux.
La forge des imaginaires, enfin, constitue le lieu primordial où s’opère la transformation sociétale profonde, partant du principe qu’aucun changement n’est durable s’il n’est pas totalement intériorisé par les mentalités individuelles et collectives. Elle repose sur l’édification d’« infrastructures immatérielles » au sein des espaces éducatifs, des systèmes de représentation et des récits, afin de transformer les simples sentiments moraux en attitudes pratiques et civiques. Ce processus, porté par des « souffleurs », artistes, chercheurs, philosophes, nécessite un refroidissement, c’est-à-dire un temps long et incompressible de maturation dans les « abysses de la forge sociale » pour que le changement survienne lorsque la société est mûre. En utilisant l’exigence de dignité et le besoin de reconnaissance comme leviers, cette forge vise à produire une « conscience utopique » affirmative qui permet de se libérer des récits de l’échec et de réinventer souverainement les modalités de présence au monde.
Il convient toutefois de se garder d’une lecture séquentielle de l’ouvrage sous la forme de forges distinctes, car elle risque de masquer les boucles de rétroaction qui permettent de comprendre les dynamiques systémiques entre les différentes sphères. Il est plus juste de penser aux entre-forges. Le « àq » forgé dans la forge politique peut éclairer les outils de la forge de la dignité, notamment sur la question des inégalités de genre. De même, l’économie du vivant ne saurait conduire à l’abandon du PIB comme métrique du progrès social sans une révolution narrative portée par la forge des imaginaires.
Au-delà de la présence des forges, l’essai peut être considéré comme un vademecum de l’action. Si la critique avait désigné Afrotopia comme un livre révolutionnaire sur la manière de penser l’Afrique, cet essai propose les mécanismes qui permettent d’agir. L’auteur se préserve toutefois de l’opposition entre pensée et action : les deux relèvent d’une même praxis souveraine. L’action doit être préalablement pensée pour en définir le sens, les finalités et l’éthique.
Fabriquer le réel signifie aussi savoir s’abstenir d’agir. L’action peut consister à résister à des dynamiques négatives ou à choisir l’inaction volontaire pour laisser les processus sociaux et éducatifs arriver naturellement à leur terme. L’action en tant que lieu épistémique, c’est-à-dire comme espace de production de savoir, de savoir-faire et de savoir-être, trouve une résonance avec la philosophie de l’action dans sa dernière version. Dans ce que l’essai appelle « écologie de l’action », il y a l’idée d’accepter la raison pragmatique d’incomplétude selon Sen : « Agir c’est épouser la part d’imprévisible, de hasard et de complexité qui résulte des interactions avec le milieu. » Il exige enfin de se libérer de la « temporalité de l’urgence » imposée par le monde extérieur pour épouser le temps des semences et des maturations propres à chaque société.
