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Felwine Sarr 15 Mai.
Rubrique : Économie du bien-être

Penser une économie du Vivant

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Keynote, Felwine Sarr

Conférence ERMA « Monnaie, Transformations structurelles et politiques Publiques. », Tours novembre 2023

L’exercice auquel je vais me livrer est celui d’une prospective économique. Il est quelque peu périlleux car je m’adresse à une discipline qui fort de ses succès est sûr de son fait, s’est construite au fil des siècles sur l’idée de sa capacite á expliquer par ses catégories propres le réel et les objets qu’elle se propose d’élucider (dette, inflation, chômage, production).  Discipline qui tient à son ordre du discours et c’est celui-ci que j’aimerais quelque peu interroger.

Nous faisons l’expérience d’une crise écologique et économique globale. Un rapport instrumental à notre foyer écologique, hérité de la cosmologie mécaniste de la modernité occidentale, nous a conduit à surexploiter les ressources du biotope et à mettre en péril les conditions de reproduction de la vie sur terre. La déliaison sociale, économique et environnementale, est l’un des défis majeurs du monde contemporain. Dans ce contexte, la nécessité de repenser non seulement la place de l’ordre économique, dans l’ordre social (ici social est entendu au sens large : incluant le tout-vivant), mais également sa nature, est impérieuse.  

Le premier constat est celui de la nature entropique d’une économie-monde dont le métabolisme affecte négativement le biotope. Comment dès lors penser un ordre économique qui tout en métabolisant les ressources du biotope, en préserve la pérennité et la capacité de régénération ? Comment penser une économie (théorie, praxis et axiologie) dont les finalités incluent l’ordre du vivant dans son ensemble ?

Le second constat est celui d’une économie-monde qui fait l’expérience d’une crise des finalités. Celle-ci se traduit par le fait que le système économique dominant ne permet pas à la majeure partie des humains de satisfaire dignement leurs besoins fondamentaux.  La « crise » réside dans le fait qu’en tant qu’ordre des moyens (savoir et savoir-faire) l’économie-monde, non seulement ne remplit pas sa fonction de pourvoir adéquatement aux besoins des communautés humaines, mais met en péril les fins qu’elle se donne. La science économique, lorsqu’elle est devenue une discipline autonome à la fin du 18e siècle, s’était donnée pour finalité de contribuer à accroitre le bien-être du plus grand nombre.

L’un de ses symptômes les plus significatifs de cette crise des finalités se trouve dans les inégalités de revenus et de bien-être à travers le monde, que ce système génère de manière structurelle.

Les pays Africains sont pris dans les rets d’un système économique global qui leur est préjudiciable. Ils font face à d’importants défis en termes d’éducation, de santé, d’emploi à pourvoir pour des populations jeunes, ainsi qu’à la nécessité de répondre aux besoins économiques présents et à venir du Continent. En dépit de l’importante disponibilité des ressources sur le continent Africain, les modalités de son insertion dans cette économie-monde, ainsi que les conditions structurelles du fonctionnement de celle-ci, le rendent inapte à répondre adéquatement à ses besoins économiques et sociaux. Ce n’est pas la seule raison qui explique les difficultés du continent à assurer sa prospérité économique, mais c’en est une significative.

Ceci pose la question pour les pays d’Afrique du bon système économique à adopter, des bonnes pratiques économiques qui tiennent compte des contraintes écologiques, mais aussi du riche patrimoine de savoirs et savoir-faire économiques produits sur le continent Africain depuis plusieurs siècles, et sur lequel il est aussi nécessaire de se fonder. Cette archive intégrale pourrait servir de ressource pour penser de nouvelles formes économiques ; des économies relationnelles, enchâssées dans les territoires et les pratiques socioculturelles ; en somme des économies capables de répondre aux besoins des communautés humaines tout en n’affectant pas négativement le biotope et l’ordre du vivant.

Ce à quoi je nous invite, nous chercheurs en économie et en sciences sociales, c’est d’entreprendre un travail épistémologique sur l’ordre économique (mais aussi dans l’ordre des imaginaires) qui consiste à poser à nouveau la question de ce qu’est une bonne économie pour la vie. Une bonne économie pour les communautés humaines, mais aussi pour l’ensemble du vivant, c.-à-d., les assemblages humains /non-humains qui permettent nos vies.

Ce travail requiert de penser un changement de paradigme qui induirait un changement de discursivité, de grille d’analyse et d’évaluation, de critériologie, d’indicateurs et d’échelle de valeur, de régime normatif ; mais aussi des pratiques dans le champ de l’économie. Ce travail me semble nécessaire et urgent pour l’Afrique et mais aussi pour le reste du monde.

Je reviens sur le premier constat, qui est celui de la nature entropique de l’économie dominante.

Depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère où l’activité humaine est devenue la contrainte géologique majeure et entraîne des modifications profondes de l’écosystème terrestre. L’Anthropocène est caractérisé par le fait que les activités humaines entrainent une destruction accélérée de la biodiversité et une croissance généralisée de l’entropie. L’économie-monde rejette dans le biotope plus de déchets que celui-ci ne peut en synthétiser. Elle impose son rythme de production au vivant et ne lui laisse pas le temps nécessaire à sa régénération. Nous vivons sous le régime d’une économie-monde dont le métabolisme affecte négativement la biosphère.

La mise en danger des conditions de reproduction de la vie biologique, déjà anticipée dans les années 1970, est devenue une réalité palpable de ce début du 21ème siècle. Les différents rapports scientifiques, notamment ceux du GIEC, documentent abondamment ce fait. Les populations vivant autour du lac Tchad en font déjà l’expérience. Ce dernier s’est asséché et a perdu 90% de sa surface en 40 années. Sur les 55 millions de déplacés internes en 2020 dans le monde, les ¾ le sont pour cause de catastrophes naturelles liées au dérèglement climatique[1]. En l’espace de 100 ans, la moitié des espèces vivantes ont été détruites. On pourrait ainsi comme Bernard Stiegler, écrire entropocène avec un e et sans h.

Comment alors penser un ordre économique qui tout en métabolisant les ressources du biotope, en préserve la pérennité et la capacité de régénération. Comment éviter l’entropie du vivant ? [2]Commet penser une économie dont les finalités incluent l’ordre du vivant dans son ensemble. (Axiologie, théorie et praxis). Je reviendrai sur cet aspect plus tard.

  • Tout en reconnaissant l’importante amélioration des conditions de vie et le phénoménal accroissement de la prospérité globale depuis la fin de la Renaissance, induit par le développement de l’économie capitaliste. On ne peut s’empêcher de constater un crise des finalités de l’économie-monde, dont les symptômes sont certes les inégalités de revenus et de bien-être à travers le monde ; mais aussi dans l’incapacité de la majeure partie des humains à satisfaire dignement leurs besoins fondamentaux, dans ce système économique. La crise réside dans le fait que l’ordre économique actuel ne remplit pas sa mission fondamentale,qui est de contribuer au bien-être du plus grand nombre. Une majorité d’individus à travers la planète a du mal à s’assurer les conditions d’une vie digne. Nous avons un système économique qui maintient une majorité d’humains dans une lutte perpétuelle pour survivre, se nourrir décemment, se soigner, accéder à l’éducation, etc.
  •  Les inégalités de revenus (à l’intérieur des pays riches et entre ceux-ci et les pays à faible revenus) et d’accès aux ressources, se sont accrus durant le siècle dernier. Elles sont liées au système de production de la valeur ajoutée de l’économie-monde et à ses modes de redistribution, aux règles du commerce international et à la division internationale du travail, mais également aux modes de redistribution des richesses endogènes aux pays.
  • L’Économie–monde est structurée par une captation et une redistribution inégale de la valeur ajoutée et des innovations technologiques ; et par une mise en concurrence déloyale des marchés et des producteurs des différents endroits du Globe. Ceci résulte en des situations de monopole, d’asymétries et de domination de la part des pays industrialisés sur des segments entiers de cette économie-monde. La mondialisation a aussi abouti à une privatisation des gains de l’échange et à une mutualisation de ses coûts.
  • La division internationale du travail a fait des nations émergentes et celles dites en développement des productrices de matières premières qui sont transformés dans des industries des pays du Nord. La valeur ajoutée est ainsi transférée des pays du Sud du Globe vers ceux dits du Nord

[1] Selon International Displacement Monitoring Centre (IDMC) et le Norvegian Refugee Council (CNC). Article publié dans le Monde du 20 mai 2021.

[2] Est vivant ce qui forme sa propre substance à partir de celle qu’il puise dans son milieu (c’est la différence avec les objets inanimés). Pour cela, levivant a besoin des ressources de son écologie qu’il transforme en énergie pour maintenir sa structure. Ainsi, il assure sa régénération, son développement et son évolution en assimilant et en métabolisant les ressources de son biotope. Pour demeurer vivant, il s’adapte, et sa capacité de transformation est l’une des conditions de possibilité de la vie. Aussi, la vie est-elle synonyme de transformation et de mutation perpétuelle.

Que serait, ou, à quoi ressemblerait une économie du vivant ?

Ce serait une Économie qui n’affecte pas négativement l’ordre du vivant et dont l’action est néguentropique[1] : une économie du vivant serait une économie neutre en carbone, et dont le rythme de production s’accorde aux rythmes de régénération du biotope.

Par-delà la nécessité de répondre aux besoins des communautés humaines, une économie du vivant serait une économie nonanthropocentrée : qui tout en répondant aux besoins des communautés humaines, n’entrave pas la capacité du vivant à se régénérer.

On ne peut plus se payer le luxe de ne pas tirer les conséquences de l’impact de notre mode de vie économique sur nos biotopes ; ni d’inscrire ses finalités dans une cosmopolitique du vivant. Notamment en pensant une articulation des ordres sociaux, économiques, écologiques, politiques et culturels qui assure la pérennité du vivant ainsi que sa croissance.

Une économie du vivant pourrait être fondée sur une réévaluation de l’utilité de tous les secteurs de la vie économique au regard de leur contribution à la santé, au soin, au bien-être, à la cohésion sociale (communautés humaines), mais également à la préservation du vivant et à la pérennisation de la vie.

Les infirmières, les médecins, les caissières de supermarché, les conducteurs d’autobus, tous les emplois liés aux soins ont révélé durant la pandémie du Covid 19 leur caractère essentiel pour la vie de nos sociétés, alors que ce sont les métiers les moins bien rémunérés par le système économique actuel ; qui surpaye le capital, les intermédiaires, les bullshits jobs[2], les emplois des marchés captifs et sous-payent ceux qui contribuent à nourrir, à pérenniser et à soigner la vie. Une réévaluation de la valeur marchande du travail et de sa rémunération pourrait être fondée sur sa contribution au maintien de la vie, à la préservation d’un environnement sain, et à l’intelligence collective.

En me posant la question de ce que pourrait être en termes pratiques une bonne économie pour le vivant, deux perspectives ont retenu mon attention. Le concept d’économie symbiotique de Isabelle Delannoy et l’idée de construire une économie des communs avec le vivant. J’aimerai brièvement les présenter ici, mais également soulever les questions qu’elles posent.

Ce qu’Isabelle Delannoy[3] appelle une économie symbiotique, c’est une économie dont le métabolisme n’affecte pas négativement les ordres sociaux, environnementaux et relationnels. Il s’agit d’un modèle économique régénératifqui affirme la possibilité de développer une relation symbiotique (c.à.d. de croissance mutuelle) entre des écosystèmes naturels et une activité humaine intense ; et ce dans tous les domaines de l’économie. Il s’agit de faire des choix production, d’allocation des ressources, de redistribution qui font que lorsque l’ordre économique croît, les ordres sociaux et naturels avec lesquels il est en relation croissent. L’Idée est d’œuvrer à une symbiose des ordres naturels, sociaux, technologiques et économiques (avec l’idée que la relation symbiotique est une relation de croissance mutuelle).

Pour cela, il nécessaire de construire des indicateurs qui permettent de mesurer le degré symbiotique d’une activité économique et de savoir si celle-ci, affecte positivement ou négativement les ordres avec lesquels il est en interrelation (sociaux, naturels, …). Ce choix de finalités nouvelles assignées à l’ordre économique implique une nouvelle critériologie.

La convention dominante pour mesurer la croissance de l’économie est de mesurer la richesse produite en sommant les valeurs ajoutées produites annuellement. Ce concept de croissance du PIB, nous le savons, ne prend pas en compte les coûts environnementaux, humains et sociaux de l’appareil productif mondial.

En réalité, y compris dans les pays en croissance, nous sommes dans des économies de la mal-croissance, fondées sur un système comptable qui omet de comptabiliser ses vrais coûts et nomme inadéquatement ses actifs et ses passifs. Le prix des biens devrait intégrer leur coût environnemental et refléter leur contenu en carbone. Ce que nous appelons croissance économique, fait décroitre le vivant et nous l’avons déjà évoqué, le système économique actuel en favorise l’entropie. Cette réalité devrait nous emmener à changer d’indicateurs et à commencer par évaluer correctement l’impact de l’ordre économique sur le biotope et sur l’ensemble du vivant.

Il existe déjà, dans différents endroits du monde, des rapports à l’économie et aux territoires différents de ceux promus par l’économie dominante. Ceux-ci sont liées à des pratiques d’agroécologie, de circuit-court, de décroissance, …) ; plusieurs propositions alternatives intégrant la contrainte écologique émanent de ce que l’on appelle l’économie verte ou bleu. Mais celles-ci ne font pas système.


[1] Dans l’univers, l’énergie se dissipe et la matière continuellement se désorganise. Nous sommes tous soumis au principe d’entropie. Le vivant est périssable, mais il peut cependant différer son entropie en maintenant homéo-statiquement sa structure et en la reproduisant. Pour lutter contre l’entropie, la néguentropie transforme du vivant en énergie pour maintenir la vie, c’est par un tel processus que nous maintenons la température idéale de nos corps (35-42). Les humains peuvent également produire de la néguentropie par des processus artificiels.

[2] Voir David Graeber, Bullshit Jobs (2018), éditions les Liens qui Libèrent.

[3] Isabelle Delannoy a développé ce concept dans un Atelier sur l’économie symbiotique (l’Atelier symbiotique). Il s’agit de penser un modèle économique régénératif radicalement nouveau qui affirme la possibilité de développer une relation symbiotique (c.à.d. de croissance mutuelle) entre des écosystèmes naturels prospères et une activité humaine intense, et ce dans tous les domaines de l’économie.

Des Questions à résoudre 

Ces pratiques, peuvent-elles renverser la tendance ? Ne sont-elles pas vouées à rester marginales ? Faut-il systématiser ou pas ce nouvel ordre émergent, ces pratiques qui diffèrent ? Faut-il homogénéiser ces pratiques ou faire cohabiter une pluralité des rapports à l’économie et d’économicités ? S’agit-il d’Œuvrer à une culture de basse fréquence, homogénéisante ; ou à des cultures de haute fréquence, singulières qui cohabitent et qui échangent ? Se posent également les questions liées à la transition (écologique, énergétique, politique). Quelles incitations ? Comment la mettre en œuvre ? Les projections les plus pessimistes des collapsologues nous annoncent un effondrement écologique. Est-il possible de changer de trajectoire avant l’effondrement annoncé ?

Dans ce contexte, le rôle de la recherche universitaire (celui des chercheurs en économie, en sciences de la vie : environnement, en écologie, sciences humaines et sociales) me semble devoir aller au-delà de rendre intelligible ses objets, mais de de contribuer à :

  • Penser la pérennisation de la vie et l’accroissement de sa qualité. Pour cela penser les conditions des nouvelles formes de vie ; de nouveaux rapports aux vivants. L’ordre économique joue un rôle primordial dans cette nouvelle relation au vivant à articuler.
  • Proposer des modèles qui permettent de des-automatiser le geste économique et de le reconscientiser. Qui permettent d’en saisir toutes les implications et de l’inscrire dans un système qui lui donne sens.

Une Seconde perspective consisterait à construire une économie des communs avec le vivant dans son ensemble :

La crise écologique et le creusement des disparités économiques et sociales à l’échelle du globe, rendent impérieuse la nécessité de produire des communs et de préserver des espaces non-rivaux et non-exclusifs, garantissant un droit d’usage et d’accès au plus grand nombre aux ressources communes. Il est urgent de sortir de l’appropriation privative des ressources nécessaires à la vie. La biodiversité, l’eau, l’air, les zones humides, sont autant de communs dont les règles de gestion devraient être codéfinies par les parties prenantes.

On peut considérer que l’une des racines (origine) de la crise écologique est dans une représentation de la centralité de notre humanité dans l’ordre du vivant, dans une cosmologie de la séparation et dans la transformation du reste du vivant en objets soumis par une raison instrumentale à nos finalités exclusives. Aussi, répondre aux défis écologiques que posent notre civilisation technoscientifique, nécessite de repenser les cosmologies qui sous-tendent et structurent notre rapport au vivant, notre place au sein de cet ordre ; ainsi que les langages qui donnent sens aux liens que nous entretenons avec lui.

L’une des questions que cet état de fait nous pose, est quel commun (quelle société) peut-on construire avec du non-humain ? Comment penser les interactions avec des formes de vie qui sont traditionnellement exclues des sociétés humaines (formes animales, végétales, minérales etc.) ?

A l’origine de toute communauté, il y a l’établissement d’un code symbolique commun qui permet à ses membres de penser, de dire, et de faire l’expérience du réel de façon relativement univoque. L’anthropologie a montré que les sociétés reposent sur un récit fondateur, un mythe, qui façonne une certaine conception du monde et de son organisation, met en place une hiérarchie de valeurs particulières souvent conceptualisée par un code social et linguistique intériorisé par ses membres. Les sociétés modernes, plus particulièrement la société industrielle occidentale, n’échappent pas à cette structure. Cette dernière doit légitimer son évolution et son appropriation de l’avenir à travers une mythologie qui reflète ses cosmologies et ses idéologies sociales. Dans cette perspective, le discours économique fonctionne comme un écomythe garant du maintien de l’ordre social industriel. Il alimente des représentations de l’univers et de la société, légitime des institutions, assure les croyances, façonne des modes de vie et de penser qui permettent l’ordonnancement et l’agencement de la réalité, conformément au message initialement délivré par le récit. Le Bien-être, le Progrès, la Croissance sont les concepts clefs de cette cosmologie et conditionnent sa lecture du réel.

Nous sommes donc gouvernés par un ordre du discours : un écomythe. Une expertise internationale qui fait système. C’est un matériau à dimension multiples fait de théories économiques, d’accords commerciaux, de littérature managériale mainstream, qui mélange des registres théoriques et systémiques. Des langages qui à travers des discursivités hétérogènes se renforcent. C’est ce que Foucault appelle une archive. Nous sommes gouvernés par un langage qui fait système et la question est comment sortir de ce langage et des représentations qu’il induit ?

Aussi, pour construire du commun avec le vivant dans son ensemble, est-il nécessaire d’élaborer un langage des communs et un langage de l’économie du vivant ? Le langage des communs avec le vivant à construire est le préalable à tout changement de paradigme. Celui-ci est d’abord un instrument de réorientation de la perception et de la compréhension.  Il aide à nommer et éclairer les réalités et la valeur du faire en commun avec le vivant. Sans ce langage (des communs avec le vivant), les réalités sociales auxquelles il renvoie restent invisibles ou culturellement marginalisées ; donc politiquement sans conséquences. Aussi, le discours sur les communs avec le vivant est une intervention épistémologique qui et une manière de réintégrer des valeurs sociales, écologiques et éthiques dans la gestion de notre richesse commune (par la négociation et la transaction)

Cette langue permet de formuler des revendications politiques et des hiérarchies de valeurs (univers de transaction). Elle permet aussi de sortir de rôles sociaux étriqués dans lesquels nous sommes enfermés (ceux du consommateur, de l’électeur, du citoyen).

Karl Polanyi montre comment la culture du marché du 17ème jusqu’au 19ème siècle, a progressivement supplanté la parenté, la coutume, la religion, la morale, et la communauté pour devenir le principal principe d’ordre de la société. Plutôt que de considérer « le marché » comme un domaine autonome « naturel » qui existe en dehors des systèmes naturels de la Terre et de nos besoins sociaux, l’idée est d’inverser la Grande Transformation et de le réenchâsser le social, l’économique et l’écologique.

Il s’agit de réintégrer le marché, les capitaux, dans la vie sociale. Faire en sorte que les investissements en capital ; la finance, la production, le commerce international, soient subordonnés aux besoins sociétaux et ainsi que ceux d’une économie des communs avec le vivant dans son ensemble.

Pour cela, développer des institutions et des normes qui se fondent sur la richesse des possibilités de coopération sociale avec les biotopes et qui dépassent la dyade producteur / consommateur. (Exemples : les forêts communautaires, les comités municipaux de régie des eaux, les fiducies de terres agricoles pour soutenir l’agriculture familiale locale, les zones protégées « du patrimoine bioculturel » pour gérer la biodiversité, les structures « omni-communs » qui fournissent un soutien administratif / juridique aux entreprises basées sur les communs (Japon, Québec, Italie)

J’aimerais à ce moment de mon exposé donner à mon propos une tonalité un peu plus philosophique. Je sens que les modélisateurs acharnés et les économètres vont se demander de quoi je parle : parle-t-on bien ici d’économie ? J’aimerai juste rappeler que l’économie n’est pas seulement un ordre du savoir et du savoir-faire fortement formalisé (maths/statistiques) ; à ses débuts, c’était une philosophie morale qui s’interrogeait sur ses finalités.

La crise civilisationnelle dont nous faisons l’expérience et qui nous pousse à repenser notre rapport à la vie, à la mort, à la terre, est une crise dans notre manière d’habiter notre foyer écologique premier qui est la terre. Il s’agit comme l’affirment Pierre Madelin et Val Plumwood de sortir du déni d’appartenance à la terre qui nous amène à souhaiter éradiquer l’altérité de la « nature » en la soumettant à notre volonté. Assumer la réalité physique et sensible du monde, c’est reconnaitre l’altérité des choses naturelles, leur caractère donné, et admettre les fondements autres qu’humains de notre être. Il s’agit de prendre la mesure de la continuité entre les humains et la nature, mais aussi l’agentivité propre de cette dernière. La difficulté est donc de relativiser un anthropocentrisme excessif d’une part, et d’autre part, un écocentrisme qui tendrait à nier la singularité des humains. Il est certes impossible d’éviter tout rapport instrumental avec la nature/le vivant mais il est possible d’admettre sa part indisponible ainsi que son agentivité.

Il existe un lien de continuité entre les corps individuels, sociaux et les écosystèmes qui implique que l’atteinte aux écosystèmes affecte les corps sociaux et vice-versa. Les questions du lien social, politique et environnemental appellent donc à être pensées ensemble. Et l’économie devrait désormais être pensée à cette échelle : celle du vivant dans son ensemble.

Dans une réflexion sur comment vivre une vie bonne dans une vie mauvaise, Judith Butler souligne que nous ne pouvons envisager les corps humains sans évoquer les environnements, les machines, les systèmes complexes d’interdépendance sociales sur lesquels ils reposent et dont l’ensemble forme les conditions de possibilité de leur existence et de leur survie.

Pour Butler, penser une vie vivable consiste à tirer les conséquences du fait que puisque l’humain est un animal-humain, son existence dépend des systèmes d’assistance qui sont à la fois humains et non-humains. Nous vivons au sein d’organisations sociales de la vie et de régimes biopolitiques qui disposent de nos vies. Nous ne pouvons subsister sans ces formes sociales de vie. Les relations complexes qui constituent la vie corporelle doivent nous amener à ne plus seulement penser l’idéal humain, mais à nous occuper de l’ensemble complexe des relations sans lesquelles nous n’existons pas (Donna Haraway). Ma propre vie, ma vie sociale est plus étendue, car articulée à celles d’autres êtres vivants. Comprendre et prendre acte du fait que notrecondition d’humain-vivants est consubstantiellement liée à celle du vivant et aux interactions que nous entretenons avec lui.

Il s’agit donc de coopérer avec les communautés des existants en établissant des relations de mutualité avec ces derniers, fondées sur la réciprocité, le soin et la réparation. Soigner et réparer le vivant nous est nécessaire car à travers ce geste, nous nous autoréparons et auto-préservons.

Comment tout ceci pourrait-il se traduire dans la science économique ? Par une mue nécessaire de la discipline. Avant de réfléchir à celle-ci, examinons comment la discipline a répondu aux questions que lui posent ses interactions avec la nature/biotope.

Arnaud Orain, dans une histoire des savoirs perdus de l’économie, dont le sous-titre est contribution à l’équilibre du vivant, souligne que bien qu’une partie de l’économie politique trouve son origine dans l’économie rurale, celle-ci entend réguler l’ordre naturel par le marché et les prix. L’équilibre recherché par l’économie politique n’est pas celui des espèces, ni celui du vivant ; mais celui des biens et services. Avec l’idée que pour augmenter le bien-être matériel des populations, il faut réduire la nature à un matrice devant transformer des êtres de nature en produits (marchandises) par l’exercice des forces monétaires (le capital) et humaines (le travail). Lorsque l’on procède ainsi avec la nature qu’arrive-t-il au vivant ? Quesnay soulignait déjà à l’époque que : « l’ordre naturel le plus avantageux aux hommes, n’est peut-être pas le plus avantageux aux animaux ». Au cours de son évolution de la physiocratie à l’économie politique, cette dernière est devenue une science du gouvernement et s’est progressivement éloignée des sciences naturelles.

  • Un des défis épistémologiques de notre discipline, l’économie, c’est qu’elle s’est construire le long du partage nature/culture. Elle qu’elle a repris à son compte l’ontologie dualiste (qui est une ontologie séparatiste)
  • L’Économie, pour répondre aux défis écologiques, devrait redevenir une science du vivant qui intègre le fait que la nature n’est pas une grandeur abstraite, sur laquelle on peut projeter les principes d’équilibre des marchés, mais une réalité vivante dont l’humain fait partie. L’Équilibre du vivant nécessite un respect des principes de régulation des espèces. l’Économie pourrait ainsi se muer en une science des interdépendances.
  • En dépit du fait que les forces économiques du marché sont les principales responsables de la crise climatique, les économistes accordent relativement peu de place à la question environnementale. Sur 47000 articles publiés dans les 50 revues académiques les plus importantes en économie de 2000 à 2020, seuls onze traitaient de biodiversité, soit 0.02%. Sur les 9 revues les plus importantes du champ, sur 77000 articles seuls 57 articles ont été publiés à ce sujet depuis leur création.
  • Dans ce colloque, j’ai noté que sur 24 sessions, 3 sont consacrés à la question écologique (12,5%). Pour un certain nombre d’économistes, la crise environnementale doit être traitée comme une externalité négative (ou un commun négatif), qu’un mécanisme de marché pourrait réguler sans pour autant la faire disparaitre ; en recherchant par exemple dans le cas des émissions de gaz à effet de serre, le niveau optimal de pollution. Une seconde approche associée à William Nordhaus serait de rechercher le niveau optimal de réchauffement climatique. Ce dernier aurait un impact limité sur l’accroissement des richesses, puisqu’il affecte principalement le secteur primaire (agriculture) et que ce dernier contribue de moins en moins au PIB dans les pays développés et les pays émergents. Une autre approche consiste à la mise en économie de la nature. Cette dernière rend des services aux humains auxquels on peut attribuer un prix. Il s’agirait de taxer ceux qui détruisent ces services et de rétribuer ceux qui les favorisent.
  • L’idée est répandue chez les économistes que la nature regorge de sources d’énergie qui sont pour l’heure couteuses à exploiter, mais si le pétrole devient rare, elles seront exploitées et le marché s’adaptera.

Le problème demeurera mal posé tant que les économistes réfléchiront dans le cadre du partage entre des humains (qui ont des besoins) et la nature vue comme une entité extérieure à ces derniers qui lui fournit des ressources (inputs). L’économie est ici exclusivement pensée comme un cycle de transformation de la matière. Dans ce cadre conceptuel, la pollution et la dispersion d’énergie (qui ne sera plus réutilisée), ne seront plus considérés comme des externalités négatives, mais comme des conséquences inévitables du système.

Il s’agit donc de ne plus penser l’économie à partir de la physique moderne, mais de la biologie et des sciences du vivant. Même le rapport Meadows de 1972, bien qu’innovant à son époque en intégrant des boucles de rétroaction entre la population et la pollution, est basé sur un modèle input/output, qui se fonde sur le paradigme, ressources-rareté.

On pourrait tenter de réfléchir différemment. Les énergies non-renouvelables ne sont pas aussi rares qu’on le prétend, elles sont abondantes, et plutôt que de les réguler ou les préserver, on pourrait les rendre sans objet, c.-à-d. sans prix ni propriété. Secundo, si on pense l’existence d’une interdépendance générale entre les espèces, êtres humains y compris et les non-humains que nous qualifions de ressources renouvelables (forêts, plantes, animaux) ; dans ce cas rien ne peut être fondamentalement et exclusivement pensée comme une ressource. A l’intérieur des écosystèmes, les vivants maintiennent homéo-statiquement leur structure et pour différer leur entropie, ils se disséminent et se régulent. Une science du vivant réfléchirait à partir de ces interdépendances.

Crise de l’économie en tant que science.

L’économie du vivant devrait se concevoir comme une science de la vie, qui réfléchit à la façon dont s’articule les échanges et les interactions entre humains et non-humains. En établissant une matrice des relations entre toutes les espèces, Herman Daly en 1938 avait posé les prémisses d’une approche qui consiste à substituer une analyse en termes de ressources, á une approche fondée sur une biophysique de l’interdépendance. L’économie écologique reste cependant fortement marquée par l’ontologie dualiste ; elle tient à distinguer la sphère économique de celle des écosystèmes ; et pour les plus audacieux de ses promoteurs, il s’agit juste de réfléchir aux interfaces des deux systèmes ; elle peine à devenir une véritable science du vivant. Alors que si l’humain fait pleinement partie des écosystèmes, qu’est-ce qui justifie ce découpage entre les sciences ? Les interactions entre espèces (humaines y compris) conditionnent leur existence et leur devenir. Les derniers rapports du GIEC (2022) s’intéressent particulièrement à la question des zones critiques et constatent la faiblesse de nos connaissances des interdépendances du vivant. L’économiste Partha Dasgupta dans un rapport publié en 202, souligne que c’est le déficit de connaissances relatives aux interdépendances du vivant qui empêche les économistes de proposer des politiques publiques pertinentes pour lutter contre la déforestation. Ce rapport conclut à la baisse constante de la productivité de la nature pour les humains depuis une vingtaine d’année, et souligne que le marché n’est pas la bonne mesure pour l’évaluer, car la nature est une entité indivisible.

Aussi, il n’est pas possible de scinder les fonctions des écosystèmes, car leur rendement total est plus élevé que la somme des rendements de chacun ; c’est donc comprendre l’interaction qui compte.

Il s’agit donc de refaire le chemin inverse que celui de l’économie politique qui a consisté à substituer l’équilibre des espèces par celui des marchandises et des prix. L’équilibre du vivant ou la relation symbiotique (croissance mutuelle) pourraient être considérés comme des objectifs à atteindre par l’ordre économique. Une meilleure coopération de l’économie avec les sciences de la vie pourrait contribuer ainsi à l’élaboration d’une science du vivant.

En conclusion

L’économie peut-elle renouer avec son ambition d’être une philosophie morale tournée vers le bien du plus grand nombre et ne plus se contenter d’être un ordre des moyens, mais un lieu qui pense les finalités auxquelles il concoure ?  Peut-il étendre ce plus grand nombre à l’ensemble du vivant et faire société avec lui ?

Penser l’axiologie d’une nouvelle économie du vivant : une économie néguentropique et symbiotique, une économie non exclusivement anthropocentrée ; c’est définir et élargir ses finalités, repenser ses démarches, ses outils, sa critériologie, ses modes d’évaluation, ses langages et ses modes opératoires.

Accepterions-nous de perdre notre langage (celui dans lequel nous sommes confortables et qui configure les mondes dans lesquels nous nous mouvons) pour entamer cette nouvelle aventure ?

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