Penser la désaliénation (Frantz Fanon, Albert Memmi, Karima Lazali)
– Fanon élabore une critique radicale du colonialisme à laquelle il applique une grille psychologique et psychanalytique. Dans Peau noire, masques blancs, il analyse les effets du racisme sur la psyché du colonisé. Il examine la question de son rapport au langage, le regard porté sur lui, les relations entre la femme de couleur et l’homme blanc, l’homme noir et la femme blanche, la psychopathologie du noir comme résultant d’un complexe relationnel. Dans les Damnés de la terre, il pense la fin de la situation coloniale par la lutte et l’usage de la violence et préviens les jeunes nations Africaines des risques de rater l’émancipation. Les DT se présentent aussi comme un avertissement aux nations décolonisées contre la solidification des nouvelles institutions en parodie des anciennes.
- Albert Memmi brosse un portrait du colonisé, de sa situation, de son complexe de dépendance, du processus de deshumanisation dont il fait l’objet, ensuite des réponses que ce dernier apporte à ces situations ; la honte de soi, la haine de soi, puis enfin la révolte. Il analyse également les ambiguïtés de l’affirmation de soi.
- Ces 2 premiers auteurs ont pensé la désaliénation dans le contexte des luttes anticoloniales africaines de l’après seconde guerre mondiale.
- Karima Lazali pense les effets de la colonialité sur les subjectivités contemporaines de sujets issus de la 3ème génération. Ces derniers n’ont pas vécu l’histoire coloniale, notamment sa violence, mais en sont héritiers et celle-ci leur a été transmise dans le blanc d’un épais silence.
Fanon : éléments de biographie
- Naissance à Fort-de-France le 20 juillet 1925, mort le 6 décembre 1961 à Washington. Enterré en Algérie.
- Issu d’une famille de la petite bourgeoisie aisée de Fort de France. A 18 ans, il s’engage dans la résistance armée contre l’occupation nazie. Bataillon 5. Afrique du nord, 2ème division blindée. Algérie (Bougie, Oran). Puis bataille d’Alsace en 1945. Fanon est décoré pour son courage de la croix de guerre. Il lutte contre le nazisme, mais subit le racisme dans son propre camp (armée et paysannerie française. Cf lettre qu’il adresse à ses parents).
- « Si įe ne retournais pas, si vous appreniez un įour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites įamais :il est mort pour la belle cause (…) Je me suis trompé. Rien ici qui įustifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts d’un fermier quand lui-même sans fou. »
- Démobilisé en 1945, il rentre à Fort-de France, passe le bac et part faire des études de médecine à Lyon, où parallèlement il fait des études de philosophie et suit notamment les cours de Maurice Merleau-Ponty
- En 4ème année, il s’oriente vers la psychiatrie. Stage à l’hôpital de la Grange-Blanche. Séjour qui lui inspire « le syndrome Nord- Africain, l’un de ses tout premiers textes publiés dans la revue Esprit en février 1952. Il y dénonce la réduction de la psychiatrie à une pensée organiciste (pensée médicale qui va du symptôme à la lésion) et s’élève contre le racisme du corps médical à l’égard des Nord-Africains. L’Institution psychiatriques déshumanise le malade.
- Peau noire, masques blancs est le manuscrit présenté pour sa thèse de médecine qui sera refusé et remplacé par un sujet jugé plus académique qui lui vaut d’être docteur en 1951.
- Fanon postule au poste de médecin-chef de l’hôpital de Blida- Joinville en Algérie. Il y prend fonction le 23 novembre 1953, il a 32 ans. Il y reste jusqu’en 1956, trois années cruciales durant lesquelles se noue la guerre d’Algérie. Fanon s’engage dans ce qu’il interprète comme une « révolution Algérienne ».
- Il envoie sa lettre de démission au ministre résident Robert Lacoste, en réponse à laquelle il reçoit un arrêté d’expulsion et part pour Paris, puis il gagne la Tunisie en 1957. Dès 1958 Fanon est le représentant du Gouvernement Provisoire de la République d’Algérie (GPRA) dans les pays Africains engagés dans la voie de l’Indépendance (Ghana, Guinée)
- De retour de tournée d’Afrique noire, il se découvre une leucémie et sait ses jours comptés. Il remet à Maspero en juillet 1961 le manuscrit dicté des Damnés de la terre pour lequel il sollicite une préface de Sartre. Le 10 aout 1961, Maspero reçoit la préface de Sartre et l’ouvrage est publié en novembre 1961. Il est immédiatement saisi à sa sortie pour « atteinte à la sureté nationale ».
- Fanon meurt à l’Institut national de santé de Bethesda, clinique du gouvernement américain dans l’État du Maryland, aux États-Unis le 6 décembre 1961, trois jours après avoir eu en main son exemplaire de l’ouvrage publié ainsi que les premières coupures de presse. Il sera enterré en terre algérienne conformément à sa demande.
Fanon dans Peau noire, masques blancs (PNMB)
1. Fanon dans Peau noire, masques blancs (1952)
Il y a au cœur de la démarche de PNMB, qui est une reprise de sa thèse initialement intitulée De la désaliénation du noir, une affirmation ainsi que la recherche d’un nouvel humanisme. Son projet annoncé : libérer l’homme de couleur de lui-même. Sa thèse : La mise en présence des races blanches et noires dans le contexte de l’esclavage colonial des Antilles, crée un complexus psycho-existentiel chez les noirs, et l’analyse qu’il en fait vise sa destruction. » Fanon pense que seule une interprétation psychanalytique du problème noir peut révéler les anomalies affectives responsables de l’édifice complexuel né du racisme. Il analyse la psychopathologie du noir comme résultant d’un complexe relationnel. Fanon présente son ouvrage comme un essai clinique. Beaucoup de blancs et de noirs ne se retrouveront pas dans cette analyse. Fanon précise cependant qu’il analyse principalement les complexes (du noir antillais) qu’il a observé de près.
L’analyse qu’il entreprend dans PNMB est psychologique, cependant la désaliénation du Noir implique une prise en compte de ses réalités économiques et sociales. S’il y a complexe d’infériorité, c’est à la suite d’un double processus. Économique d’abord, puis par intériorisation ou épidermisation de cette infériorité. Pour Fanon, à côté de la phylogénie et de l’ontogénie, il y a la sociogénie (retour sur ce point plus tard).
– Fanon est opposé à la réduction du mental au neurologique il conclut à la dimension relationnelle, interpersonnelle et sociale des maladies mentales. La plupart des maladies ont leur origine dans une pathologie neurologique qui nécessite des traitements organiques, mais ceux-ci ne suffisent pas.
– PNMB peut-être pensé comme une phénoménologie de l’esprit décrivant les phases de la conscience aliénée aux Antilles. PNMB peut aussi être considéré comme une réécriture de Malaise dans la civilisation de Freud (Matthieu Renault) mais d’un point de vue anticolonial. Notion chez Fanon de « croissant noir » du psychisme européen. Un archétype dans les termes de Jung : un centre chargé d’énergie.
– Projection raciale chez Fanon engage une conception de la civilisation comme processus généralisé de scission psychique. Dissociation entre la partie consciente et inconsciente de l’inconscient collectif. La personnalité consciente peut être domestiquée, pas sa dimension inconsciente. Le Nègre n’est pas un être concret, mais un personnage inconscient, un fragment dissocié, projeté et personnifié de la psychè du civilisé. Il y a un nègre qui sommeille chez tout blanc. Si le Nègre est le négatif du blanc, dans sa rencontre avec celui-ci, se joue l’angoisse du retour du projeté /refoulé. La race est la division intime de l’homme européen. Le Noir n’est rien d’autre qu’un produit de l’inconscient blanc.
– Critique fanonienne de la civilisation s’origine dans la 2eme guerre mondiale à laquelle il a participé. Césaire affirme dans le Discours sur le colonialisme, que le nazisme peut aussi être compris comme la répétition du colonialisme à l’intérieur des frontières de l’Europe. C’est Hitler qui opère ce transfert de la part obscure de l’Europe qui était projetée et exercée sur le monde non-européen et dont le nazisme signait le retour, la ré-introjection. Pour Jung et Césaire, la barbarie nazie est un phénomène préparé de longue date dans les profondeurs de l’inconscient européen et/ou dans l’asservissement du monde non-européen : colonisation et histoire de l’inconscient européen sont les deux faces d’une même pièce, face à ces crimes, deux attitudes : soit le sentiment de culpabilité (collective), soit la projection de celle-ci sur un autre érigé en incarnation du Mal.
– Cette seconde voie fut celle suivie par l’Europe, celle-ci fut la condition de possibilité de la formation de la morale de la civilisation. C’est ainsi que le Nègre devint le bouc émissaire de l’homo occidentalis. Fanon qualifie ce processus de répartition raciale de la culpabilité, loi fondamentale de la psychopolitique de la civilisation, de l’économie psychique du racisme, de la distribution des pulsions et des affects selon les races.
– Les binarismes psychologiques. La scission psychique étant l’effet d’un conflit moral, le racisme se fonde sur l’opposition binaire de principes antagoniques du bien et du mal. La pensée raciale se fonde sur le jugement disjonctif, sur un système d’antinomies, tributaire d’une logique binaire fondée sur une série de couples antagonistes civilisé/primitif, beau/laid, noir/blanc, lumière/ ténèbres. Défaire ces binarismes, c’est démontrer qu’entre leurs deux termes existent des zones d’hybridité.
– Critique de Fanon est avant tout une critique du dualisme de la civilisation, des binarismes coloniaux et raciaux qui procèdent de la division intérieure psychique de l’homme blanc-civilisé (Matthieu Renault).
– Fanon, se fondant sur le psychologue autrichien Alfred Adler mettra l’accent sur le couple supérieur/inferieur. Tout humain, affirme Adler, est marqué dès sa naissance par un sentiment d’infériorité qu’il cherchera toute sa vie à compenser en aspirant à la supériorité.
– Il est des humains chez qui la compensation devient surcompensation, désir de supériorité pure et volonté de puissance. De tels sujets ne connaissent plus que l’opposition, le névrosé n’aperçoit et n’utilise que les rapports d’opposition. C’est une manière primitive de s’orienter dans le monde. Or la psychè coloniale révèle un profond complexe d’infériorité chez le colonisateur qui par surcompensation souhaite faire du colonisé un être qui lui est inferieur et qu’il domine. Cette surcompensation rend impossible tout dialogue. L’espace de la civilisation est un espace psychique fondée sur la dynamique de l’ascension psychique qui tente de sublimer ces complexes susmentionnés. (MR).
– Le rapport de Fanon à l’histoire est intéressant à observer. Fanon défend un rapport aux civilisations nègres du passé, non compensatoire (« En guise Conclusion dans PNMB »). Il estime qu’un individu doit tendre à assumer l’universalisme inhérent à la condition humaine. « Je suis un homme, et en ce sens la guerre du Péloponnèse est aussi mienne que la découverte de la boussole. Il refuse d’être enfermé dans son corps et dans son
passé. ». Il y a chez Fanon un désir absolu de se libérer des déterminations de l’histoire. Ce désir est paradoxal, puisque son action révolutionnaire est quelque-part déterminée par l’histoire. Il ira même jusqu’à affirmer qu’il est « son propre fondement » et que « c’est en dépassant la donnée historique, instrumentale, qu’il introduit le cycle de sa liberté ».
Fanon dans les Damnés de la terre
1. La question de la Violence. Chapitre 1 intitulé De la Violence.
– Considérations sur la violence du fait colonial, sur l’intellectuel colonisé, sur la paysannerie, sur le compromis de la bourgeoisie locale. Selon Fanon, la décolonisation se propose de changer l’ordre du monde, elle est ainsi un programme de désordre absolu.
– La décolonisation porte sur l’être. La chose colonisée devient homme dans le processus même par lequel il se libère. Dans la décolonisation il y a donc exigence d’une remise en question intégrale de la situation coloniale. Le colonisé qui décide de réaliser ce programme (…) est préparé de tout temps à la violence.
– Violence du colonisé unifie le peuple. Pendant la guerre coloniale, on convie le peuple à lutter contre l’oppression. Après la libération nationale, on le convie à lutter contre l’analphabétisme, le sous- développement. La lutte continue affirme-t-on. Le peuple vérifie que la vie est un combat interminable.
– Au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives et désespérées. Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses yeux. Même si la lutte armée est symbolique et même s’il est démobilisé par une décolonisation rapide, le peuple à le temps de se convaincre que la libération a été l’affaire de tous et de chacun. La violence hisse le peuple à la hauteur du leader. Refus du mythe du « libérateur » national. Entreprise de mystification devient ainsi difficile.
2. La question de la violence et de la désaliénation
– Jean Khalfa (écrits sur l’aliénation et la liberté) avec Robert Young soulignent que la question de la violence chez Fanon doit se penser par rapport à son travail de psychiatre, faute de quoi elle peut faire l’objet de mésinterprétations.
– La violence dans la société coloniale correspond chez Fanon à la violence dans l’asile. Un choc a dissous un équilibre : l’équilibre de la personnalité dans le choc neurologique ou psychologique chez l’individu, ou l’équilibre de la société dans le choc historique de la colonisation. À ce choc a répondu une reconstruction pathologique : toute la gamme des maladies mentales que l’on observe chez l’individu, ne sont que des reconstructions fautives de la personnalité (exemples : (négation de soi, honte de soi, servilité) dans les Antilles (ou la négritude comme compensation), ou pour le cas de l’Algérie : la criminalité, ou le refuge dans la version fantasmée de la religion, sont des formes maladives de
réorganisation-reconstruction du lien social déstructuré et abimé par la violence coloniale, dans la société colonisée.
– Dans sa thèse de psychiatrie1, Fanon affirme que le trouble psychiatrique ne dérive jamais du seul trouble neurologique. Il présuppose non seulement une psychogenèse au sens freudien, mais également une sociogenèse. Il fait un lien entre le neurologique et le psychiatrique d’une part, et le psychiatrique et le social, d’autre part.
– Aussi, la désaliénation se fera de la même façon dans les deux domaines (psychiatrique et social). Il faudra un nouveau choc, qui va dissoudre à son tour ces reconstructions pathologiques ; électrochocs ou comma insulinique pour le patient, lutte révolutionnaire pour la société coloniale, suivie dans les deux cas d’une reconstruction vigilante de la personnalité, par diverses formes de psychothérapie au niveau de l’individu pour le resocialiser, et par une construction sociale révolutionnaire au niveau de la collectivité, fondée sur l’émancipation collective des groupes humains, et portant une attention extrême au risque des nouveaux despotismes (c’est la préoccupation constante des Damnés de la terre et des textes écrits pour l’organe du FLN, El Moudįahid, qui en précèdent la rédaction).
1
– Thèse de psychiatrie soutenue en 1951 sur une maladie neuro-dégénérative héréditaire
« l’ataxie de Friedrich » (troubles de la coordination et de l’équilibre).
– Jean Khalfa note que « Fanon comprend l’humain non pas par ce qui le définit mais exclusivement par sa résistance à tout ce qui le nie. Le concept à la fois éthique et politique qui en découle et qui pourrait définir sa philosophie, est que l’humain n’est rien d’autre que vigilance. » Ce concept traverse l’œuvre de Fanon, qui y consacra d’ailleurs l’un de ses premiers textes publiés, un éditorial du journal de l’hôpital de Saint-Alban en Lozère où il faisait son internat auprès du psychiatre révolutionnaire Catalan François Tosquelles, l’un des fondateurs de la psychiatrie institutionnelle en France. François Tosquelles après avoir plusieurs fois dans sa vie connu l’expérience de l’occupation, a conclu que l' »occupation » n’était pas simplement une réalité historique mais qu’elle créait une structure psychique chez l’individu, et que pour atteindre la liberté, il fallait procéder à une « désoccupation ».
– Le monde colonial est un monde compartimenté, ségrégé. Il y a la ville indigène et celle des colons. Cet apartheid est une modalité de la compartimentation. De la même manière, l’hôpital psychiatrique est un monde carcéral, un monde entravé. L’hospitalisation classique limite le champ d’action du malade en lui interdisant toute compensation, tout déplacement, en le restreignant dans l’espace exigu de l’hôpital et l’obligeant à exercer sa liberté dans le monde irréel des fantasmes.
– « La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites. (…). Le colonisé n’arrête pas de se libérer entre 9h du soir et 6h du matin ».
– Les conséquences de ces enfermements sont similaires. La violence sociale qui caractérise les sociétés coloniales peut être comprise comme une libération de la tension musculaire du colonisé dans des explosions sanguinaires. […] L’autodestruction collective dans les luttes tribales est l’une des voies par lesquelles se libère la tension musculaire du colonisé.
– Fanon analyse le monde de fantasmes religieux, des transes, comme une forme compensatoire de comportement dans l’enfermement colonial. Il note que s’il n’y a pas d’organisation politique capable de canaliser ces décharges émotionnelles vers une construction sociale, cette violence sera retournée par le colonisé contre lui-même.
– Fanon a d’abord envisagé la violence sous l’angle de la déréalisation qu’engendre un univers (monde) « compartimenté » dans une conscience chosifiée, puis il analyse le processus de reconstitution d’une conscience autonome.
– A Blida-Joinville avec l’aide de ses internes (Jack Azoulay et François Sanchez) Fanon développe des pratiques thérapeutiques qu’il nomme « social-thérapie », en créant au sein de l’hôpital de structures analogues à celles du monde réel, où le patient sera constamment mis en nécessité de prendre des décisions et pourra progressivement retrouver une autonomie : « La social-thérapie arrache le malade à ses fantasmes et l’oblige à affronter la réalité sur un nouveau registre ». De la même manière dans la lutte anticoloniale, le même effet découle de la confrontation politique avec le réel, dans la lutte révolutionnaire » :
– Le psychiatrique et le politique sont les deux faces de sa pensée et Fanon avertit les nations décolonisées contre la solidification de nouvelles institutions en parodie des anciennes de la même manière au qu’il met en garde contre l’institutionnalisation des malades mentaux dans sa pratique thérapeutique.
– A Blida-Joinville on confie à Fanon le pavillon des femmes européennes et celui des hommes algériens musulmans. La social- thérapie qu’il y propose fonctionne pour les femmes européennes, car le ciné-club, le journal de l’hôpital, l’association de musique sont des instruments grâce auxquels les patients réapprennent à donner un sens aux éléments constitutifs d’un environnement. Elle ne fonctionne pas pour les hommes musulmans, car elle est éloignée de leur univers de référence culturel. Il apparait (et Jean Khalfa le souligne) que le travail cognitif d’assignation de sens ne peut se faire que dans certains cadres de références, et que ceux- ci ne sont pas universels mais culturellement déterminés (pas de fondement racial, mais culturel)
– Fanon se mettra à l’école de la culture algéro-musulmane, il étudie la manière dont les maladies mentales y sont conceptualisées (exorcismes des marabouts, croyances aux djinns) et ouvrira un café Maure, dans lequel seront célébrées les fêtes traditionnelles avec un groupe de musique locale et des conteurs et Il aura des résultats satisfaisants. Le résultat de cette expérience corrobore la thèse de Fanon selon laquelle les troubles mentaux sont déterminés par des facteurs sociaux et culturels. S’il est vrai que les maladies mentales ont souvent à leur genèse des problèmes neurologiques, cette expérience thérapeutique confirme l’irréductibilité des syndromes psychiatriques au neurologique.
– Le rapport au temps. Selon Fanon, l’homme n’est homme que totalement tourné vers l’avenir. Le présent sert à construire l’avenir et c’est avenir n’est pas celui d’un cosmos, mais celui de son siècle, de son pays et de son existence. « J’appartiens à mon époque et en et en aucune façon įe ne dois me proposer de préparer le monde qui me suivra. ». « Je me suis engagé envers moi-même et envers mon prochain, à combattre toute mon existence, de toute ma force, pour que plus jamais il n’y ait sur terre, de peuples asservis ».
– Vie et Violence. Philosophie politique de la vie de Fanon s’enracine dans hégélianisme et ses études médicales. Lutte hégelienne pour la vie et la mort selon Hyppolyte. Chez Hyppolyte, la lutte hégelienne pour la vie et la mort n’est jamais une lutte purement vitale. Par la lutte, l’homme « se libère du seul esclavage possible, celui de la vie ». Plus encore qu’esclave du maître, l’esclave est esclave de la vie. Chez Hegel, se dédoublant, la vie devenue conscience de la vie rompt avec la vie naïve et organique, car prendre conscience de la vie c’est à la fois s’opposer à elle et la retrouver en soi. En tant que négation/dépassement de la vie organique, la vie de la conscience est conscience de la mort. Fanon renverse l’argument de Hegel (MR).
– Seconde source théorique de Fanon, ses études de médecine. Sentiment tragique de la vie et de la mort l’habitera à tous les moments de son existence (mort de sa sœur Gabrielle le 4 février 1955.Fanon est à Blida + son expérience de médecin).
– Fanon thématise le concept d’hormé théorisé par Monakow. Le hormé est la force vitale, la matrice des instincts, la base de l’activité vitale. (Chaque cellule est douée d’une conscience). Ce qui intéresse Fanon, n’est pas tant le maintien ou le rétablissement de
la vie que celle de son expression et de son expansion. L’inexistence du colonisé est une mort-dans-la-vie, la zone de non- être dans laquelle il survit est une zone de mort. En situation coloniale, Fanon affirme que ce n’est pas tant la disparition de la culture indigène qui est poursuivie, mais sa momification, une agonie continuée, maintenir l’illusion de la vie en préservant le cadavre de la putréfaction. Le colon se nourrit de l’agonie de l’esclave, or l’agonie c’est la lutte de la vie contre la mort. Le colonialisme repose sur une économie de la mort. La scène coloniale est une scène mortuaire. La vie ne s’y définit pas par son pouvoir d’épanouissement, mais négativement face à la mort. Vivre ce n’est point incarner des valeurs, ce n’est que survivre. Vivre c’est ne pas mourir. Dans ce contexte, exister, c’est maintenir la vie. (MR)
– Fanon signe un retour à la lutte pour la vie. Enraciner la révolution Algérienne dans une lutte pour la vie est en lien avec le rôle qu’il donne à la violence ; violence dont la racine indo-européenne renvoie à l’idée de vie, de vital. Elle est d’abord violence naturelle, relevant de l’instinct de vie en tant qu’instinct de survie, légitime défense. Porter la vie à la révolution, c’est porter la mort à l’ennemi. Vitalisme Fanonien est la source de sa théorie de la violence. Théorie de la scission vitale. (MR)
Albert Memmi
Éléments de Biographie
- Né en 1920 (15 décembre) en Tunisie et mort en 2020 (22 mai à Paris) en France. Père artisan d’origine juive italienne, mère juive sépharade d’ascendance berbère. Langue maternelle, judéo-arabe. École primaire et lycée Carnot à Tunis. Bac de philosophie en 1939, Université d’abord à Alger ensuite à la Sorbonne. Prépare l’agrégation mais ne l’obtient pas. Enseigne au lycée Carnot à Tunis, puis École pratique des hautes études, puis Nanterre. Rentre en Tunisie après l’indépendance mais a du mal à trouver sa place dans le nouvel État musulman. Il retourne en France.
- Premier roman paraît en 1953, La Statut de Sel, autobiographique, préfacé par Camus.
Le Portrait du Colonisé. Albert Memmi
- Déshumanisation. Le colonisateur ne souhaite pas saisir le colonisé dans sa réalité. Il est occupé à le transformer par rétrécissement. Série de négations. Le colonisé n’est pas ceci, n’est pas cela. Jamais il n’est considéré positivement. Où s’il l’est, la qualité considérée relève d’un manque psychologique (exemple hospitalité arabe : prodigalité, irresponsabilité, absence de prévision, …). Humanité du colonisé refusée par le colonisateur.
- La marque au pluriel. Dépersonnalisation (Ils sont ceci, ils sont cela, … on ne peut pas compter sur eux)
- Effet obstiné de dénaturation. C’est à peine un être humain. Il tend vers l’objet. Ambition du colonisateur : le colonisé ne devrait exister qu’en fonction des besoins du colonisateur, c’est à dire transformé en objet.
- Ce portrait mythique et dégradant fini par être accepté et vécu par le colonisé. Processus de mystification réussie. Idéologie d’une classe dominante se fait adopter par la classe dominée. En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment d’une certaine manière le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique la relative stabilité des sociétés. L’oppression y est bon gré mal gré tolérée par les opprimés.
- Complexe de dépendance. Colonisabilité. Une certaine adhésion du colonisé à la colonisation, qui est le résultat du fait colonial et non sa cause. Fabrique du consentement. Colonisé pour survivre, vivre, doit s’accepter comme colonisé (au moins dans un premier temps).
- Situation du colonisé. Agression idéologique qui tend à le déshumaniser puis à le mystifier. Agression supportée par les institutions, les administrations et une juridiction. Comment échapper aux bas salaires, à la loi, à l’agonie de sa propre culture ?
- De même qu’il ne peut échapper à la mystification colonisatrice, il ne saurait se soustraire à ces situations concrètes génératrices de carences. Mise hors-jeu de l’histoire et du destin de sa cité. Il n’est plus sujet de l’histoire. Mutilation sociale et historique. Momification de la société colonisée dans la situation coloniale. – N’étant plus maitresse de son destin, de sa propre législation, de son organisation, la société colonisée ne peut plus accorder ses institutions à ses besoins profonds. Or ce sont ces besoins qui modèlent le visage organisationnel de toute société normale. Si discordance trop grande, sclérose ou révolution. La société colonisée est malade/malsaine, c’est une société dans laquelle la dynamique interne n’arrive plus à déboucher sur une structure nouvelle.
- Elle se replie sur ses valeurs traditionnelles, valeurs-refuges. Famille/Rôles assignés/Religion/Moyen de sauvegarde de la conscience collective. Considérations sur les fêtes religieuses qui sont hors du temps. A l’origine du temps de l’histoire et non dans l’histoire. Depuis le moment où elles ont été instituées, il ne s’est plus rien passé dans la vie de ce peuple, rien de particulier à son existence propre qui mérite d’être retenu par la conscience collective et célébré.
- Bilinguisme colonial différent d’un dualisme linguistique. Participation à deux royaumes psychiques différents.
Les deux réponses du colonisé
– Haine de soi. Ressembler au colonisateur. L’autre terme de la comparaison. Celui-ci ne souffre d’aucune carence, il a tous les droits, jouit de tous les biens et bénéficie de tous les prestiges. Richesses, honneurs, technique, autorité. L’ambition première du colonisé, sera d’égaler ce modèle prestigieux, de lui ressembler, jusqu’à disparaître en lui. Refus de soi et amour de l’autre. Candidats à l’assimilation. Honte de soi, puis haine de soi. Le colonisé ne cherche pas seulement à s’enrichir des vertus du colonisateur au nom de ce qu’il souhaite devenir. Il s’acharne à s’appauvrir, à s’arracher de lui-même. Pour se libérer, du moins croit-il, il accepte de se détruire. Exemple : négrophobie du nègre.
– Dans le cadre colonial, l’assimilation s’avère impossible. Las du prix exorbitant qu’il lui faut payer, dont il n’a jamais fini de s’acquitter, pour s’assimiler, il ne suffit pas de donner congé à son groupe, il faut en pénétrer un autre, or il rencontre le refus du colonisateur. Un homme à cheval sur deux cultures est rarement bien assis. Quelques individus réussiront à se dissoudre dans le groupe des colons, cependant drame collectif ne sera jamais épuisé à coups de solutions individuelles.
– Nécessité de modifier toute la condition coloniale. Or celle-ci ne peut être changée que par la suppression de la relation coloniale. Le colonisateur ne peut y consentir (car bouleversement total de son état, condamnation des privilèges coloniaux), ceci l’amènerait à en finir avec lui-même.
– La Révolte. Révolte est la seule issue de la situation coloniale, qui ne soit pas en trompe-l’œil et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis. Éclatement de ce cercle infernal. La condition coloniale ne peut être aménagée ; tel un carcan, elle ne peut qu’être brisée.
– Racisme du colonisé n’est ni biologique, ni métaphysique. Il est social et historique. Il n’est pas fondé sur la croyance de l’infériorité du groupe détesté, mais sur le constat qu’il est agresseur et nuisible. Ce n’est pas un racisme d’agression mais de défense. Il est relativement aisé à désarmer.
– L’affirmation de soi. Colonisé exclu de l’universalité. On a durci jusqu’à la substanfication ce qui le différentie des autres hommes. Eh bien, il sera cet homme-là. Il va affirmer ses différences. Celles-ci constituent son essence. Attendre du colonisé qui a tant souffert de ne pas exister par soi, qu’il soit ouvert au monde, internationaliste, paraît une étourderie cosmique, estime Memmi.
– Les ambiguïtés de l’affirmation de soi. Relevant le défi de l’exclusion, le colonisé s’accepte comme séparé et différent, mais son originalité est celle définie par le colonisateur. Il se reprend, mais continue à souscrire à la mystification colonisatrice. Le colonisé en révolte commence par s’accepter et se vouloir comme négativité. Production d’une contre-mythologie. Remplacer le mythe négatif du colonisateur par un mythe positif. Attitudes réactionnelles.
– Drame de l’homme-produit et victime de la colonisation. Il n’arrive presque jamais à coïncider avec lui-même.
– Conclusion. Ce livre est un diagnostic. Ne propose pas de remèdes. Il est né d’une réflexion sur un échec accepté. Pour vivre, le colonisé a besoin de supprimer la colonisation. Mais pour devenir homme, il doit supprimer le colonisé, afin de redevenir un homme comme les autres.
Karima Lazali. Le Trauma Colonial
– Psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle exerce à Paris et à Alger. Sa réflexion nait de sa comparaison entre ses expériences de sa clinique en France et en Algérie. Les outils usuels de la psychanalyse permettant au patient de découvrir ses propres aliénations ne suffisaient pas à provoquer chez ses patients algériens une séparation des diverses injonctions de l’intime, du social et du politique.
– Comment penser (la notion de résistance ne convenait pas pour penser cette) cette difficulté à sortir de l’interdit de penser et à s’autoriser de se vivre pleinement autre et singulier ? Cette révolution de l’intime recherchée se trouve à Alger systématiquement inachevée, sans cesse contrariée par un Autre : la famille, le politique, le religieux. Comment analyser ce trait d’une révolution confisquée de l’intime ?
– Bien que la subjectivité évite en permanence toute forme d’assignation identitaire politique linguistique et historique, elle utilise tous ces éléments pour tisser les fils invisibles de l’intime. La question se pose de savoir ce qu’une psychanalyse véhicule du politique sous-jacent. Comment une cure peut aussi apporter un éclairage sur le tissage socio-politico linguistique à l’œuvre dans la société ?
– A Paris, les patients français issus de la 3eme génération se disent encombrés par une histoire coloniale vécue souvent par les grands parents dont ils savent très peu de choses. Ces « héritiers sont travaillés par des questions relatives à la honte et la responsabilité. Ils sont pris dans une histoire qu’ils n’ont pas connu et qui leur a été transmise dans un épais silence. Comment élaborer son histoire personnelle lorsque le silence parental rejoint le blanc du politique?
– Les travaux d’historiens ne peuvent suffire pour aider ces patients à élaborer l’impensé dont ils héritent, car la subjectivité excède le fait historique. En revanche, elle appelle et nécessite une recevabilité par le politique. Sans cela, la part d’Histoire refusée par le politique se transmet de génération en génération et fabrique des mécanismes psychiques qui maintiennent le sujet dans une honte d’exister.
– Dans l’Algérie contemporaine, permanence de la question coloniale. Matrice historique. Cependant dans son expression officielle, histoire figée, univoque, donc privée d’épaisseur. Confisquée par le politique. Tout se passe comme si l’évocation des effets destructeurs de la colonisation ne pouvait relever que d’un consensus qu’il serait inutile de questionner par des analyses pluridisciplinaires. Le colonial est Un, massif, et il clôt le débat.
– En Algérie (comme en ailleurs en Afrique), la compréhension de la colonialité relève de l’impensé. Tout est mis en place en France comme en Algérie pour assurer la persistance de cet impensé, afin que jamais ne se dévoile la question de la responsabilité de chacun dans la construction de l’Histoire envisagée comme fait et interprétation du fait. L’Histoire est amputée et les sujets sont interdits de visiter les recoins de leurs histoires familiales souvent complexes et pleins de nuances.
– Le constat de cette irrecevabilité de l’histoire coloniale a imposé la nécessité d’y entrer autrement en renonçant à ses parts légendaires et mythiques, au profit de l’arrière-scène du fait historique.
– L’Histoire ne parle pas seule, ce sont les sujets qui la font parler et dans le meilleur des cas, ils en disputent l’interprétation aux historiens et aux politiques.
– La psychanalyse ne peut se passer de l’Histoire et, pourtant à ne se servir que d’elle, nous raterions la part intime qui travaille inlassablement à l’interpréter, celle-ci est à la fois historique et anhistorique. Le sujet se construit dans et par l’Histoire, mais il s’y retranche aussi pour fuir et ses dérober à toute question portant sur sa responsabilité.
– Pour ce travail, usage de travaux d’historiens et des œuvres de la littérature algérienne afin de lier les énonciations de fictions aux énoncés historiques des faits, car le texte littéraire est plus proche de la texture subjective.
– Existence de très peu de travaux cliniques en Algérie et en France sur les effets psychiques de la colonisation en dehors de ceux de Fanon. En revanche, cette préoccupation des effets cliniques du colonial apparait dans d’autres champs disciplinaires : histoire, anthropologie, sociologie, littérature. Les catégories existantes, notamment celle de traumatisme, suffisent-elle à penser la violence coloniale ?
– Perpétuation de la logique coloniale dans les discours, les pensées et les pratiques. De l’intraitable est en jeu dans le sens du terme traiter : prendre soin et examiner. Ce constat apparait quel que soit la position des sujets : ex-colons et ex-colonisés. Dans la colonialité.
Difficulté à poursuivre un travail clinique de recensement des problématiques et de décryptage des résidus sourds de la violence coloniale. Existence d’un champ de survivances qui ne fait pas trace alors qu’il est actif au niveau des subjectivités et des discours politiques. Le clinicien entre ainsi dans un univers oú l’histoire est privée d’archives (aux sens réel et métaphoriques). Désormais, il ne s’agit plus d’un travail de déconstruction, mais de construction de traces
