Habiter poétiquement le monde
Keynote, Felwine Sarr
Théâtre National Wallonie-Bruxelles, décembre 2018
Festival Francophonie, Zébrures d’automne, 28 septembre 2019
Ma vocation de poète naquit en contemplant du haut du quartier de Médina Coura la ville de Tamba-Counda. Ses toits en tôles ondulées, ses flamboyants tout de guingois, ses rues en latérite qui rougeoyaient comme du fer incandescent sous la braise ardente d’un soleil de novembre. Tous les matins, je quittais le camp militaire Mamadou Lamine Dramé, échoué sur une colline, au bout de la ville, pour me rendre à l’école au quartier Médina Coura en contrebas. De là, je contemplais la ville. Une avenue principale découpait cette bourgade du fond du Sénégal en deux. Elle était bordée de bougainvillées que les tambacoundais appelaient les indépendances : ces arbres avaient été plantés en 1960, l’année de l’indépendance du Sénégal.
Quelques semaines après mon premier poème sur le charme bucolique de cette ville de province survinrent les massacres de Sabra et de Chatila. Je fus profondément choqué. Ce fut l’objet de mon deuxième poème. Une prose empreinte d’une douce candeur et d’une sincère révolte qu’il m’arrive de relire avec émotion et circonspection. Du haut de mes douze ans, je me demandais pourquoi les hommes étaient si cruels. Des années plus tard, ma question reste toujours sans réponse. La cruauté de mes semblables, je m’y suis fait comme on s’accommode de la seule veste rapiécée dont on dispose en plein hiver. Puis vinrent les poèmes d’amour. Sali Bodian Sall était belle. En classe de sixième au collège Jean XXIII nous nous asseyions côte à côte. Le hasard avait voulu que nos patronymes commencent par la même lettre et que les places soient assignées par ordre alphabétique. Mon nom venait juste après le sien et ceci fit mon bonheur. Pendant une année, nous échangeâmes gommes, crayons, ardoises, feutres et stylos à bille. Parfois je l’aidais à finir ses devoirs ou lui expliquais quelque ardu problème de mathématiques un peu avant que le professeur ne fît son apparition. Le théorème de Pythagore et la surface du losange furent mes premières armes de séduction. Cette douce promiscuité me plaisait. À la fin de l’année, elle me devint aussi nécessaire que l’air que je respirais. Parfois nos bras se frôlaient et Sali Bodian me souriait timidement. Tous les jours, après l’école, je l’accompagnais jusqu’au pas de sa porte à Médina Coura avant de regagner le camp militaire. À la fin de l’année, au dernier jour d’école, en la quittant, je glissai dans ses petites mains frêles une enveloppe. Elle contenait une lettre.
Je viens de vous lire le début de Comme une mélodie, une nouvelle dans laquelle je raconte l’éveil à la poésie d’un jeune adolescent en culottes courtes qui habitait la ville de Tamba-Counda. Cet adolescent c’est moi. J’avais 12 ans et j’habitai cette ville du sud du Sénégal. Un jour, en allant à l’école à Médina-Coura dans un quartier en contrebas du camp militaire où nous vivions, je fus saisi pour la première fois par la beauté de la ville. J’avais tous les jours fais ce chemin, sans jamais réellement avoir regardé, ni vu la ville. Et puis un jour, pour je ne sais quelle raison, je m’arrêtai et enfin regardai la ville. Je fus littéralement subjugué.
La beauté cognait rageusement contre les parois de mon être, elle voulait y pénétrer avec son sillage d’éclairs et de douleurs. J’écrivais quelques poèmes que je fis lire d’abord à mon prof de français qui valida un talent naissant, du moins une sensibilité aux mots, aux choses et aux êtres, dignes d’être nourrie et protégée. Il me conseilla la lecture de poètes et la quête patiente de ma propre langue. Il me dit que les mots étaient des mondes et me conseilla de créer mon univers. Il me lut le poème Ndéssé. En rentrant chez moi, résonnait dans mes oreilles ces vers de Senghor : « reçois-moi dans la nuit qu’éclaire l’assurance de ton regard … », « redis-moi les vieux contes des veillées noires que me je perde par les routes sans mémoire », « mère, je suis un soldat humilié que l’on nourrit de gros mil, dis-moi donc l’orgueil de mes pères ».
Autour de la Vingtaine, en allant à Tamba Counda voir mon père, qui à nouveau avait été affecté dans cette base militaire, sur le long trajet qui me menait de Dakar à Tamba par des routes chaotiques, j’écrivais un texte intitulé Pourquoi je suis poète, dans lequel je me penchais sur les raisons qui m’inclinaient à écrire de la poésie et sur ce que j’estimais être ma vocation de poète. J’y évoquais un désir de n’être ni maitre, ni esclave, de me défaire de toutes les servitudes qu’imposaient la vie en société ; j’y évoquais surtout une profonde aspiration à me tenir éloigné de toutes les tyrannies mais également de toute volonté de puissance et de contrôle de la réalité d’autrui, en somme un désir de paix et d’harmonie intérieure ainsi qu’une renonciation aux luttes incessantes du devenir.
Dans ce texte, j’optais pour le compromis de la catégorie pour en finir disais-je avec toutes les compromissions. Le seul « compartiment » d’où je pouvais humer l’air marin était celui des poètes, des écrivains et des artistes.
Puisque ma servitude résidait dans la dépossession de mon temps. Et que la finitude me guettait, je décidai de me réapproprier mon temps de vie de le diviser en soupirs et mesures, en stances et distiques, et entrepris de révéler mon âme au monde. C’était ce que j’appelais à l’époque la tentation d’Être.
Être, comme là-bas, la montagne droite et majestueuse.
Être, comme ces arbres offrant leur ombrage sans tyrannie.
Être et n’avoir d’autre désir que d’être et de s’accomplir, car l’humain est une fin.
Cette profession de foi a beau être touchante par sa sincérité, elle ne me conduisait cependant pas à habiter poétiquement le monde. Avec ce désir d’absolu qui se traduisait ainsi, je restai malgré moi au seuil de la poésie. Je ne souhaitais qu’une partie de la réalité, qu’un fragment du monde ; celui qui m’offrait paix, repos et lisse beauté.
Je n’étais pas encore guéri d’un idéalisme romantique qui souvent affecte l’adolescence et parfois même l’âge adulte.
Je n’étais initié qu’à moitié.
L’autre face de la lune, m’attendait, la conversion poétique, était encore à accomplir dans sa féroce plénitude.
Avec les années, la vie s’épaissie de crépuscules et d’aubes, de tragédies intimes et d’accomplissements, de quêtes entre ferveur et lucidité. Je compris finalement qu’Habiter poétiquement le monde, c’est d’abord l’habiter dans sa dureté, sa tragédie, son absurdité, sa nuit profonde et ses abîmes. Aucune naïveté coupable dans le rapport que l’on articule avec lui. La poésie ne rend pas aveugle. La lucidité, cette blessure la plus rapprochée du soleil selon René Char est sa compagne. Habiter poétiquement le monde, c’est aussi l’habiter dans son mystère insondable, dans la sinistre épaisseur des choses, dans ces lueurs vacillantes qui n’attendent qu’à être élargies par notre ardeur jusqu’à la lumière.
La poésie est la station la plus élevée, elle tient dans sa main la totalité du monde dont elle agrège les lumières, les ombres et les protubérances, mais sans en gommer les aspérités. En elle, j’ai toujours trouvé des clefs. Pour déverrouiller les portes à jamais complétement ouvertes du sens. Pour com-prendre dans un seul élan un tout indéchiffrable. Des clefs pour humer les vents qui annoncent la pluie qui dénude, les horizons qui s’ouvrent, la victoire et la défaite avant l’heure, la beauté qui titube et finit par vos tomber dessus ; mais également cette beauté que Rimbaud assoit sur ses genoux, qu’il trouve amère et qu’il injurie. Des clefs pour approcher l’indicible, le ressentir, le saisir. Faire l’expérience d’un soudain dévoilement.
D’une réalité sonore et phénoménologique que le mot révèle, mais également de cette autre réalité sonore qui ne passe pas par la médiation du langage articulé.
Sur une calèche à Rufisque, le bruit des sabots d’un cheval harnaché, sur l’asphalte. Une sonorité qui rythme la cadence de la déambulation dans les rues de la ville. Une sonorité persistante qui est une présence au monde et qui désormais habite la mémoire que j’ai de cette ville.
Cette lumière soudaine dans ce regard furtif que l’on croise et que l’on ne reverra jamais.
Une paix inattendue au cœur du tumulte et qui nous rappelle que la réalité est toujours tissée de plusieurs fils.
Habiter poétiquement le monde c’est apprendre à lui être présent ; c’est se laisser tomber là, dans l’inconnu qui existe déjà et qui est l’infini complexité de la vie.
Habiter poétiquement le monde, c’est le voir tel qu’il s’offre à nous et décider souverainement de retrousser les manches et de contribuer à en révéler la beauté, la puissance indomptée, la genèse renouvelée de toute chose, son infinie créativité, c’est mettre à distance ses ombres toujours recommençantes. La poésie n’est pas cette tour d’ivoire faite de belles métaphores et de beaux sentiments.
Elle est cette insurrection permanente qu’aucune fausse paix n’amadoue.
Agir en poète, c’est intervenir dans le chaudron du monde en fou, en errant, en voyant et en parfois comme Rimbaud en voyou
Devant l’effondrement des preuves le poète répond par une salve d’avenir
En 2014 à Ouagadougou les Récréâtrales ont préfiguré la chute de Blaise Compaoré en jouant la liberté dans les cours de la Rue 9.32, du quartier de la Gounghin, chez les Koné, les Zaïda, et les autres.
Il se trouve les artistes qui jouaient ces pièces menaient au même moment l’insurrection qui mit fin au régime de Blaise Compaoré. Ils ont habité poétiquement, donc politiquement leur monde.
René Char alias le capitaine Alexandre est né aux abords de la Sorgue entre le Ventoux et le Lubéron, dans un pays de lavande de chênes verts et de vignes. En 1941, alors que la France est occupée par l’Allemagne nazie, il décide de s’engager dans la résistance. À son ami François Curel, il expose ses raisons en ces termes : « Après le désastre, je n’ai pu eu le cœur de rentrer à Paris. À peine si je puis m’appliquer ici dans un lointain que j’ai choisi, mais que je trouve encore trop à proximité des allées et venues des visages résignés à eux-mêmes et aux choses. Certes, il faut écrire avec de l’encre silencieuse la fureur et les sanglots de notre humeur mortelle, mais tout ne doit pas se borner-là. Ce serait dérisoirement insuffisant ».
Ces mots signent l’acte d’engagement d’un homme qui devant la vue du sang supplicié décide de quitter le confort et l’abstraction du poème. Devant l’horreur, il faut certes écrire, mais la littérature reste dérisoirement insuffisante. Etre poète, c’est réaliser le plus magnifique des accords, qui est celui de coïncider avec soi-même en mettant les actes à l’unisson de la parole. René Char n’aura de cesse d’interroger l’obstination des humains à ne pas se défaire de leur part de nuit, alors que la lumière baigne la moitié au moins de leur nature. IL répétera que le poète est la part de l’humain réfractaire aux projets calculés. Lorsque François Curel lui demande : « Est-ce la porte de notre fin obscure ? Il répond : Non. Nous sommes dans l’inconcevable, mais avec des repères éblouissants ! ». Que sont ces repères éblouissants ? Les vigies de la poésie.
Chez Césaire, la poésie est cette force tellurique qu’il met en mouvement dans l’espace d’un verbe incandescent et créateur. Elle est cet autre côté du désastre, d’où il entend monter un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane. Le désastre ce sont des siècles d’aliénation qui ont fait de ses Antilles, une terre incapable de croitre selon le suc de sa propre terre, une terre rognée, réduite, en rupture de faune et de flore. Une fragile épaisseur de terre que dépasse de façon humiliante son grandiose avenir. Une aliénation pluriséculaire a fait de son peuple, une foule qui ne sait plus faire foule, une foule si étonnamment passée à côté de son cri, le seul qu’on eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, son cri de faim, de misère, de révolte. Ici, la poésie de Césaire est restauratrice. Elle dit (affirme) que l’œuvre l’Humain n’est point finie, qu’elle vient seulement de commencer, et qu’il reste à l’Humain de conquérir toute interdiction immobilisée au coin de sa ferveur, que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixé notre volonté et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite.
Ces deux poètes sont mes maitres et j’ai souhaité les convoquer ici comme des vigies. Je les ferai dialoguer tout à l’heure dans une langue de feu et d’eau, avec l’aide de Etienne Minougou et de Simon Winsey. Dans ce temps aux odeurs crépusculaires que nous vivons, où les monstres resurgissent et nous regardent au fond des yeux, ces deux poètes nous disent que la poésie peut être contemplation, mais que surtout c’est une force agissante ; que le poète (la poétesse) est être de songe et d’action, un être de transposition et de transgression, qu’il dessine la géographie d’un désert ou sourdent les eaux vives de la liberté.
Ce que la poésie à d’invulnérable, c’est qu’elle est gardienne de l’héritage lumineux des morts et qu’elle conserve les infinis visages du vivant.
