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Felwine Sarr 24 Mai. 4 min de lecture
Rubrique : Écologie des Savoirs

Felwine Sarr – Écrire les sciences humaines dans une perspective africaine

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Mon projet de recherche part du postulat de la diversité des approches de la réalité selon les civilisations et les époques, de la pluralité des modes de connaissance, ainsi que de la relativité gnoséologique et épistémologique. Il propose de repenser la pluralité des cheminements de la pensée humaine à partir de l’idée d’égalité de principe des différentes écoles de pensée, tout en reconnaissant leur incommensurabilité. Cela nous conduit à envisager ces différentes écoles de pensée à partir de leurs horizons et des configurations de l’imaginable qu’elles proposent, comme des cheminements singuliers de l’esprit, développés simultanément, façonnés par les cultures dont elles sont issues.

Réfléchir à ces questions dans un contexte africain exige un changement épistémique. Nous devons intégrer la complexité des structures sociales africaines et les appréhender dans leurs spécificités culturelles et historiques. Cela exige un changement de position au sein des champs de savoirs constitués et de remaniements ; un acte de pensée qui accorde une attention particulière à son contexte archéologique et aux tendances actuelles des sociétés étudiées.

Ce projet de restructuration impose de repenser en profondeur les sciences sociales, nécessitant un questionnement épistémologique des objets, des méthodes et du statut des connaissances produites par les sciences humaines et sociales, appliquées aux réalités africaines. L’obstacle majeur à une telle approche demeure la difficulté de déterminer un champ épistémologique, autrement dit les objets spécifiques à examiner, mais aussi les méthodes singulières nécessaires pour y parvenir. Une critique récurrente de la vision occidentale de la connaissance est qu’elle surestime les prérogatives du sujet en se fondant sur l’illusion que ce dernier, par ses propres moyens (raison et/ou sens), peut produire une pensée prenant en compte la complexité du réel. L’écueil de la méthodologie européenne consiste à retenir un critère unique pour expliquer le réel. De plus, s’agissant de la connaissance, son approche repose sur la volonté de produire une réalité exclusivement régie par l’expérience et la raison. La fécondité de l’approche méthodologique fondée sur le principe du tiers exclu[1] sera examinée. Cette approche distingue le sujet de l’objet pour interpréter le réel. Transformer les objets en entités momentanées et découper la réalité en infimes fragments que l’on tente ensuite de reconstituer. Cela s’inscrit dans un positivisme résiduel de la tradition gnosiologique occidentale, fondé sur un atomisme vieux de deux mille ans. Cette approche a été utile au développement de la physique et des sciences naturelles ; mais elle s’avère beaucoup moins fructueuse pour les sciences humaines et sociales, car les objets étudiés sont multicouches et le sujet n’est pas séparé de l’objet. À l’instar de la physique quantique, la position de l’observateur modifie l’objet observé.

Mais plus fondamentalement, il s’agit d’acquérir une connaissance plus approfondie des sociétés et des cultures africaines, qui reposent également sur leurs propres critères gnosiologiques. Pour y parvenir, il est nécessaire d’adopter d’autres modes d’appréhension de la réalité que la connaissance scientifique telle qu’elle est actuellement constituée. L’exploration des territoires relativement méconnus des ontomythologies et des épistémogonies africaines permet une approche plus ouverte des différents types de savoirs qui ont contribué à préserver l’avenir des sociétés africaines. Il est nécessaire d’explorer les possibilités offertes par d’autres formes de connaissance et d’autres interprétations de la réalité. Celles-ci constituent des modes de connaissance qui ont démontré leurs propriétés opérationnelles à long terme dans différents domaines de l’activité humaine : savoirs thérapeutiques et environnementaux, savoir-faire techniques, savoirs sociaux, historiques, psychologiques, économiques et agronomiques. Ces savoirs ont assuré la survie, la croissance et la pérennité des sociétés africaines. Pour mobiliser ces savoirs, il est nécessaire d’explorer les cosmogonies, les mythes, les diverses expressions culturelles et les ressources linguistiques africaines.

Nous débattrons également d’une théorie de la connaissance limitée par les limites de la vision occidentale, en questionnant l’exclusivité de l’épistémè logocentrique et l’encadrement des modes de compréhension par un mode unique de pensée écrite. Cette étude reconsidère la question de la connaissance à ses racines. Elle vise à repenser les conditions qui la rendent possible. « Que puis-je savoir ?» est la question posée par Kant dans sa Critique de la raison pure. « Comment la connaissance est-elle possible ?» Ces questions ont défini la physique et la métaphysique au XVIIIe siècle.

Les questions que nous pourrions plutôt nous poser pourraient être les suivantes : Peut-on acquérir des connaissances autrement que par l’expérience ? Peut-on acquérir des connaissances par les sens ? Que nous apprennent les arts et les modes de pensée non discursifs sur la réalité ? Peut-on envisager une épistémologie des sens ?

Cet examen de la connaissance sera développé en considérant les objets de la quête épistémologique ainsi que ses modes de perception de la réalité. Depuis Aristote, expliquer consiste à déterminer les causes ou à identifier la cause première. Considérer l’explication comme la seule façon de penser le monde est intrinsèquement biaisé. La pensée de la « causalité linéaire » a une limite, et c’est la cause première. La pensée complexe et dialogique (Morin) a permis de relativiser ce mode d’interprétation de la réalité, en révélant ses limites.

L’intelligence humaine réside dans notre capacité à dépasser les différentes possibilités de pensée, à les comprendre et à les faire dialoguer. L’objectif n’est cependant pas de combler le fossé entre ces différentes approches de la connaissance et de la réalité par une dialectique unitaire et convergente. Il ne s’agira pas d’un projet de recherche systématique contenant la vérité ultime, ni d’une synthèse, mais plutôt d’une tentative de présenter ces possibilités afin de produire quelque chose d’intelligible à partir de leur auto-réflexion.

[1] Cette vision est également remise en question au sein de l’épistémè occidentale par les partisans de la physique quantique et des penseurs tels que Nicholas Georgescu-Rogen, qui a promu la transdisciplinarité et le principe du tiers exclu.

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