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Muhammad BA 16 Mai.
Rubrique : Économie du bien-être

Démocratie substantive et Economie : une lecture au prisme de l’approche par les capabilités

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Muhammad BA

Université Gaston Berger de Saint-Louis, juin 2025

Introduction

L’approche par les capabilités offre un cadre théorique pertinent pour repenser l’articulation entre économie et démocratie à partir d’une éthique fondée sur les libertés réelles. Amartya K. Sen (1992) dans son livre « Repenser les inégalités » présente les deux branches fondamentales de la science économique : la mécanique — qui décrit les comportements et les équilibres — et l’éthique — qui évalue les résultats sociaux en fonction de valeurs normatives. Dans ses ouvrages « L’économie est une science morale » et « Économie et éthique », Sen insiste sur l’urgence de réintégrer l’éthique au cœur de la réflexion économique, rompant ainsi avec le réductionnisme utilitariste dominant.

L’approche par les capabilités s’inscrit dans une posture critique à l’égard des paradigmes welfaristes et utilitaristes classiques, notamment ceux inspirés de Jeremy Bentham, qui identifient le bien selon la maximisation de l’utilité du plus grand nombre. Bien que sensible aux conséquences, cette approche ne se limite pas à une évaluation des résultats finaux : elle propose plutôt une analyse fondée sur les  résultats globaux, c’est-à-dire les processus, les libertés effectives et la responsabilité individuelle (Sen, 2009). À ce titre, elle articule des éléments du conséquentialisme avec une exigence déontologique inspirée de Kant, en mettant l’accent sur la liberté de choix et la dignité humaine comme fondements normatifs.

C’est dans cette perspective que l’approche par les capabilités permet de renouveler l’analyse des liens entre économie et démocratie. Loin de réduire cette dernière à des procédures électorales ou à des institutions formelles, Sen (2009) en propose une lecture enrichie, selon trois fonctions : la démocratie a une valeur instrumentale, en tant que mécanisme de prévention des injustices (comme l’ont montré ses travaux sur les famines en Inde, en Afrique ou en Chine) ; une valeur intrinsèque, car la participation politique est constitutive du bien-être humain ; et une valeur constructive, dans la mesure où la délibération publique permet de définir collectivement ce qui compte dans une société juste.

Les famines analysées par Sen (1981) illustrent bien la portée de cette conception. Ce phénomène ne résulte pas nécessairement d’un manque de ressources, mais d’une défaillance dans les droits d’accès à ces ressources. Or, dans les États démocratiques dotés d’une presse libre et d’une opposition active, observe Sen, aucune famine n’a été relevée. La démocratie joue ici un rôle instrumental de premier ordre, rejoignant les analyses des Nobels Robinson & Acemoglu (2012) sur le rôle des institutions inclusives dans le développement économique.

Mais l’approche par les capabilités va plus loin : elle propose une vision intrinsèque et constructive de la démocratie, fondée sur la participation effective, le raisonnement public et la liberté d’agir. Elle invite à penser l’acteur démocratique non seulement comme un électeur, mais comme un agent moral capable de contribuer à la construction du bien commun. Cette perspective permet de repenser le rôle de l’économie dans la démocratie, non plus comme une simple maximisation de l’utilité agrégée, mais comme un levier pour élargir les libertés réelles et renforcer la justice sociale.

Cette communication s’efforce donc de montrer comment l’approche par les capabilités permet de fonder une démocratie substantive, en articulant liberté réelle, participation politique et fonction d’agence. Elle s’organise autour de trois axes. En premier, elle propose l’espace des capabilités comme fondement normatif de l’évaluation démocratique. Dans un deuxième axe, elle montre la place du raisonnement public dans la formation des choix collectifs et la construction des métriques de progrès social. Enfin, elle aborde la participation à la vie politique et liberté d’agence comme des finalités éthiques à prendre en compte dans la compréhension de la démocratie réelle. Mais au préalable, une présentation est faite sur les fondements théoriques de l’approche par les capabilités telle qu’elle est développée par Sen.

  1. Fondements théoriques et conceptuels de l’approche par les capabilités.

L’approche par les capabilités constitue un cadre théorique permettant à la fois d’estimer et de comparer la qualité de vie ou le bien-être des individus, d’une part, et de théoriser les fondements de la justice sociale, d’autre part (Nussbaum, 2012 : 18). Selon Sen (2012: 285) l’approche par les capabilités indique une base informationnelle sur laquelle se concentrer pour juger et comparer les avantages individuels globaux.

De ces deux définitions, il ressort que l’approche par les capabilités n’est pas une théorie normative fermée, mais bien un cadre général d’évaluation mobilisable à des fins diverses et dans des disciplines variées. Elle repose sur deux notions fondamentales qui en constituent le noyau conceptuel : les fonctionnements et les capabilités.

Les fonctionnements correspondent aux “faire” (doings) et “être” (beings) qu’une personne réalise au cours de sa vie. Il s’agit de ses accomplissements effectifs. Ces fonctionnements peuvent être élémentaires — être en bonne santé, manger à sa faim, échapper à la mortalité évitable (Sen, 2000 : 75) — ou plus complexes, comme participer à la vie communautaire ou jouir d’une estime de soi positive (Sen, 2000 : 106).

Les capabilités, en revanche, désignent l’ensemble des combinaisons de fonctionnements qu’une personne peut potentiellement accomplir. En d’autres termes, il s’agit des aptitudes réelles à « être » ou à « faire » ce que l’on valorise. Les capabilités représentent ainsi des libertés réelles, ou libertés substantielles.

Pour inclure la notion de liberté dans la définition des capabilités, Sen adopte un raisonnement contrefactuel : aurait-il été possible pour une personne d’être ou de faire autre chose que ce qu’elle est ou fait actuellement ? Si la réponse est affirmative, alors cette personne dispose d’une liberté réelle de choix. Ainsi, la capabilité peut être définie comme la liberté réelle dont dispose un individu pour mener la vie qu’il souhaite — ou plus précisément, les opportunités réelles qui lui sont offertes.

Au-delà de ces deux concepts centraux, l’approche par les capabilités, dans une perspective aristotélicienne, introduit une distinction entre moyens et fins. Sen insiste sur le fait que, si les ressources (le revenu, les biens premiers de Rawls) sont certes importantes, elles ne garantissent pas nécessairement l’accomplissement du bien-être. Par exemple, deux personnes peuvent disposer de la même quantité de nourriture, mais leur bien-être nutritionnel peut différer, en raison de facteurs comme le métabolisme ou la grossesse.

Cette différence entre accomplissements s’explique par l’existence des facteurs de conversion, une autre notion clé de l’approche par les capabilités. Ces facteurs — détaillés par Sen (1985, 2000b, 2012)— peuvent être : individuels (âge, sexe, état de santé, métabolisme) ; sociaux (normes de genre, ethnicité, statut social) et environnementaux (climat, infrastructures, géographie). Ces facteurs permettent d’intégrer dans l’évaluation du bien-être les hétérogénéités interindividuelles, c’est-à-dire le fait que des ressources égales ne conduisent pas à des résultats égaux.

L’approche par les capabilités met ainsi en relation ressources, facteurs de conversion, capabilités et fonctionnements. Les ressources, transformées par les facteurs de conversion, donnent lieu à un ensemble d’opportunités réelles (capabilités). Parmi celles-ci, l’individu exerce sa liberté de choix pour accomplir certains fonctionnements.

Prenons un exemple : une personne dispose d’un revenu suffisant. Pour qu’elle ait la liberté d’être bien nourrie, il faut que des routes relient son village au marché ; aucune norme sociale ne l’empêche de s’y rendre (par exemple, en raison de son sexe ou de croyances religieuses) et qu’elle souhaite effectivement se nourrir.

Ainsi, une personne peut avoir un revenu suffisant, avoir accès au marché, et pourtant choisir de ne pas se nourrir — comme dans le cas d’un moine en ascèse pratiquant le jeûne volontaire. Ce moine et un individu pauvre sous-alimenté peuvent présenter le même accomplissement (ne pas être bien nourri), mais leur capabilité est très différente. Le premier choisit librement de jeûner ; le second y est contraint par manque de ressources. C’est cette distinction entre réalisation et liberté de réalisation ou résultat final et résultat global qui fait toute la richesse analytique de l’approche par les capabilités.

  1. L’ espace des capabilités comme cadre normatif de la démocratie substantive.

La démocratie substantive s’évalue, selon des auteurs comme Sen (2000b) et Nussbaum (2008; 2012), à l’aune de l’extension de la liberté de bien-être des individus. Les libertés individuelles, dans l’approche par les capabilités, incluent les libertés négatives et les libertés positives, au sens d’Isaiah Berlin (1958). La liberté négative renvoie à l’absence de contrainte ou d’interférence extérieure dans l’action de l’individu. Par exemple, avoir le droit de circuler librement à toute heure dans une ville ou de voter.

À cette liberté négative s’ajoute une liberté positive, qui correspond à la possibilité effective pour l’individu d’exercer cette liberté. Reprenons l’exemple précédent : une personne peut avoir formellement le droit de circuler librement (liberté négative), mais être empêchée de le faire en pratique en raison du risque d’agression physique par des gangs de malfaiteurs.

Dans la conception de Sen (1999), les libertés négatives ne s’opposent pas aux libertés positives. Au contraire, les deux formes constituent ensemble les libertés individuelles et sont toutes deux nécessaires à la formation des capabilités. C’est dans cet espace élargi que l’approche par les capabilités propose de penser le bien-être individuel. La liberté de bien-être désigne alors l’ensemble des possibilités réelles dont dispose une personne pour mener la vie qu’elle a raison de valoriser.

Selon Sen (2000a), si l’on admet que le bien-être peut-être défini comme un accomplissement, alors « la capabilité d’une personne a un rapport pertinent avec son bien-être en raison de deux considérations distinctes mais liées » (Sen, 2000a : 77). Ces considérations renvoient à une double relation – indirecte et directe – entre capabilités et bien-être, que l’on peut également interpréter comme une dichotomie entre la liberté comme processus et la liberté comme opportunité.

La relation indirecte repose sur l’idée qu’un point dans l’espace des fonctionnements peut être considéré comme un vecteur de fonctionnements, et que la capabilité est l’ensemble de ces vecteurs. Dans cette perspective, la capabilité contribue, en tant que liberté réelle, à l’analyse du bien-être individuel, en permettant de « savoir ce que valent les cartes qu’il a dans son jeu au sein de la société » (Sen, 2000a : 76). Plus concrètement, disposer d’un espace de capabilités plus étendu permet de réaliser un plus grand nombre de fonctionnements, ce qui augmente les dimensions du bien-être. Ainsi, les capabilités ont une valeur instrumentale dans la réalisation du bien-être, car la liberté de choisir entre différents fonctionnements est valorisée comme un processus démocratique.

En revanche, si l’on considère les options de choix elles-mêmes comme des dimensions de la vie, alors s’ouvre une seconde relation, directe, entre capabilité et bien-être. Dans ce cas, la capabilité, envisagée comme liberté de choisir, est en elle-même une composante valorisable du bien-être. Suivant cette logique, la capabilité a une valeur intrinsèque. Le fait de pouvoir effectuer un choix entre plusieurs options est, dans l’approche par les capabilités, un élément essentiel de l’existence humaine. C’est en ce sens que Sen affirme : « Agir librement et être en mesure de choisir sont […] des éléments directement constitutifs du bien-être » (Sen, 2000a : 93). Mener un style de vie choisi librement n’est pas équivalent au fait de s’y conformer par contrainte : l’absence de choix dans l’accomplissement constitue une forme de privation qui nuit au bien-être. Par exemple, choisir X parmi un ensemble de choix possibles (X et Y) peut générer un bien-être plus élevé que si l’on est contraint de ne choisir que X.

Dans la perspective de l’approche par les capabilités, la démocratie substantive doit échapper au piège économique consistant à confondre les moyens et les fins, d’une part, et les résultats finaux et les résultats globaux, d’autre part. En effet, l’espace des accomplissements est plus riche que celui des ressources pour évaluer la qualité de vie ou l’impact de l’action publique sur le bien-être.

Cependant, l’intérêt de cette approche ne réside pas uniquement dans ce que l’individu finit par réaliser — le résultat final (par exemple, une hausse de revenu) —, mais également dans l’ensemble des possibilités réelles qui s’offrent à lui, qu’il les réalise ou non : ce sont les résultats globaux. L’idée d’évaluer le bien-être en y intégrant les potentialités dont dispose une personne constitue ainsi l’apport fondamental de l’approche par les capabilités, tant en philosophie politique qu’en économie du bien-être et du développement. Cette approche implique de fonder l’évaluation empirique dans l’espace des capabilités plutôt que dans celui des seuls fonctionnements réalisés.

En outre, si l’on souhaite que l’évaluation prenne en compte et implémente le principe de sensibilité à la responsabilité, alors l’application de l’approche doit impérativement se faire dans l’espace des capabilités (Robeyns, 2012 : 10). En effet, c’est cet espace qui permet d’observer le processus de choix ayant conduit aux accomplissements, et donc de déterminer ce sur quoi un individu peut légitimement être tenu responsable.

Ce principe devient d’autant plus central lorsque l’évaluation porte sur la question de la justice sociale, et par conséquent, sur la démocratie substantive. Cela ne signifie pas que ce principe est inopérant dans l’évaluation du bien-être, mais simplement qu’il prend une importance particulière dans le cadre d’une réflexion normative sur la responsabilité et la justice.

Toutefois, comme le souligne Robeyns (2012 : 10), pour des raisons pratiques et empiriques, les évaluations du bien-être omettent souvent ce principe, en se concentrant principalement sur les résultats observables plutôt que sur les trajectoires de choix qui les sous-tendent.

En définitive, l’espace d’évaluation pertinent de la démocratie substantive est celui des capabilités. Toutefois, des obstacles méthodologiques subsistent : l’exigence informationnelle, le problème du contrefactuel et l’existence de variables inobservables rendent particulièrement complexe la fondation empirique de l’évaluation dans cet espace.

C’est dans cette optique que l’espace des fonctionnements peut être considéré comme un « second best », c’est-à-dire une solution imparfaite mais souvent nécessaire dans le cadre des contraintes empiriques. Comme le souligne Sen (2000a),

« Dans l’idéal, l’approche des capabilités devrait prendre en compte toute l’étendue de la liberté de choisir parmi différents fonctionnements, mais des contraintes pratiques nous imposent souvent de limiter l’analyse à l’examen du seul panier de fonctionnements accomplis » (Sen, 2000a : 96).

Néanmoins, l’importance de prendre en compte l’idée de démocratie substantive — entendue comme la possibilité réelle de mener la vie que l’on a raison de valoriser — oblige à maintenir l’espace des capabilités comme référence normative centrale. L’action publique, dans cette perspective, devrait s’efforcer de privilégier cet espace, en dépit des limites pratiques de son opérationnalisation.

En ce sens, il est plus judicieux d’adopter la perspective des capabilités, plus riche en information, que de se limiter à l’approche plus restreinte des fonctionnements réalisés. Comme le rappelle Sen (2012b),

« Il est souvent préférable de nous fonder sur une évaluation élargie des capabilités, même incomplète, que de nous en tenir à un cadre plus étroit reposant uniquement sur les accomplissements observables » (Sen, 2012b : 292).

  1. La démocratie comme délibération dans l’approche par les capabilités.

Dans les travaux d’Amartya Sen (1999, 2009) tout comme dans ceux de Martha Nussbaum (2000, 2011), la démocratie ne se réduit pas à l’organisation régulière d’élections pluralistes. Ces auteurs accordent une importance fondamentale à la discussion publique et au raisonnement collectif dans le fonctionnement démocratique.

C’est précisément cette conception délibérative de la démocratie que Sen (1999) mobilise pour montrer qu’elle n’est pas une invention exclusivement occidentale, et que des formes historiques de débats publics ont existé dans plusieurs traditions philosophiques et politiques en Asie comme en Afrique. Ainsi, la démocratie est pensée non pas comme un modèle institutionnel figé, mais comme une pratique sociale fondée sur la délibération.

En économie, cette conception trouve un écho dans les travaux de l’école du Public Choice, notamment chez James Buchanan, pour qui la démocratie doit être conçue comme un mode de gouvernement par la discussion. Cette vision rejoint, sur certains points, la conception délibérative de Sen, même si leurs cadres théoriques diffèrent.

C’est justement cette conception participative et discursive de la démocratie qui est au cœur de l’approche par les capabilités, selon deux axes principaux :

  1. Le premier axe concerne la place centrale accordée au raisonnement public dans le processus de formation des choix collectifs. Pour Sen, la justice et les politiques publiques doivent résulter de débats ouverts, informés et inclusifs, où les citoyens peuvent faire valoir leurs expériences, leurs besoins et leurs priorités. Le raisonnement public devient alors un mécanisme épistémique et éthique de construction du bien commun.
  2. Le second axe consiste à reconnaître la participation au débat public comme une capabilité valorisable en soi. Autrement dit, la liberté de prendre part à la discussion politique est considérée comme une dimension essentielle du bien-être et de la justice. Elle ne se réduit pas à un moyen d’atteindre une meilleure gouvernance : elle est intrinsèquement constitutive d’une vie digne.

Dans les deux cas, les implications de l’approche par les capabilités sur la place de la démocratie en économie sont profondes et novatrices. Elles invitent à repenser les politiques de développement non seulement en termes d’efficience ou de résultats, mais aussi en termes de participation, de reconnaissance et de libertés réelles. Dans cette perspective, nous analyserons les implications concrètes de cette conception délibérative de la démocratie sur la manière de mesurer le bien-être, en mettant l’accent sur l’intégration des capabilités et du raisonnement public dans les outils d’évaluation.

  1. 1 le raisonnement public

Le raisonnement public est souvent utilisé de manière interchangeable avec la notion de raison publique (Drydyk, 2020). Toutefois, une distinction importante mérite d’être soulignée : le raisonnement public renvoie au processus réel de délibération politique, souvent imparfait et influencé par des structures sociales concrètes, tandis que la raison publique renvoie à une norme de légitimité : les décisions politiques doivent être justifiables par des arguments accessibles à toutes les parties concernées.

Amartya Sen s’inscrit dans une tradition de philosophie politique délibérative, aux côtés de Rawls (1971), Dworkin (2006) ou encore du pionnier de l’école du choix public, James Buchanan (1954). Tous défendent, à des degrés divers, l’idée que la démocratie ne peut se réduire à des procédures électorales, mais implique un dialogue argumentatif entre citoyens.

Sen affirme ainsi :

« Les problèmes principaux d’une conception large de la démocratie sont la participation politique, le dialogue et l’interaction publique. Le rôle capital du raisonnement public dans la pratique démocratique met toute la question de la démocratie en rapport étroit avec celle qui est au centre de ce livre : la justice » (Sen, 2010 : 389).

Le raisonnement public désigne donc le processus délibératif par lequel les citoyens participent à la formation des jugements sociaux (Sen, 2009 : 326), qu’il s’agisse de justice, de politiques publiques ou du choix des capabilités à promouvoir.

Dans le cadre de l’approche par les capabilités, ce raisonnement doit être examiné à l’aune de la théorie du choix social, dont Kenneth Arrow (1951) est l’un des fondateurs. Sa célèbre démonstration d’impossibilité d’un choix social cohérent respectant un ensemble d’exigences démocratiques formelles constitue un tournant :

« Même sous des conditions très raisonnables de sensibilité des décisions sociales à ce que veulent les membres d’une société, il n’existe pas de procédure de choix social capable de satisfaire les préférences individuelles qui puisse être décrite comme rationnelle et démocratique » (Sen, 2010 : 128).

Ce résultat, s’inscrivant dans une tradition ancienne remontant à Borda et Condorcet, a longtemps nourri un certain pessimisme démocratique en économie normative. Toutefois, Sen, dans la continuité des critiques du welfarisme, montre que cette impasse découle principalement de l’étroitesse de la base informationnelle sur laquelle reposent les procédures de choix collectif : vote, utilité ou revenu, tous ces indicateurs opèrent sur un espace unidimensionnel.

Or, il est possible de dépasser cette impossibilité en élargissant la base d’information aux capabilités — c’est-à-dire aux libertés réelles des individus de choisir entre différents modes de vie. Comme l’affirme Sen :

« En soi, un résultat de vote n’apprend pas grand-chose, sauf qu’un candidat a eu plus de voix qu’un autre. De même, la procédure économique d’agrégation du revenu national opère sur la base d’une information limitée : ce qui a été acheté et vendu, et à quel prix – rien d’autre » (Sen, 2010 : 129).

L’espace des capabilités devient ainsi une base informationnelle pertinente pour définir des choix collectifs de manière plus juste et plus démocratique. L’application du raisonnement public dans cet espace concerne la délibération sur les capabilités valorisables. Ce mécanisme est non seulement préférable au vote dans certains contextes, mais il permet surtout de prendre en compte la diversité humaine et la pluralité des conceptions de la vie bonne, là où la théorie rawlsienne tend à rechercher un consensus unique.

La décision issue du raisonnement public ne requiert pas nécessairement l’unanimité. Sen critique la tradition économique fondée sur la recherche d’ordres complets dans la hiérarchisation des choix sociaux. Or, dans la réalité, les préférences sont souvent partielles, incomplètes ou indécidables. Sen propose d’accepter l’incomplétude comme une composante légitime du processus de décision collective. Celle-ci peut être :

  • provisoire, si elle découle de difficultés conceptuelles ou techniques ;
  • raisonnée, si elle résulte d’une connaissance limitée ou de contraintes pratiques ;
  • ou affirmée, lorsqu’elle est reconnue comme constitutive du choix lui-même.

Ainsi, le raisonnement public n’a pas pour vocation de produire une hiérarchie exhaustive des options, mais plutôt d’élaborer des solutions comparatives et contextuelles, en s’attachant à identifier les injustices manifestes à combattre, plutôt qu’à définir un modèle transcendant de société juste.

Cette démarche comparative et contextualisée s’oppose à la posture transcendantale adoptée par Rawls (1971) ou d’autres théoriciens du contrat social. Plutôt que de chercher la forme idéale de la démocratie ou de la justice, il s’agit d’identifier des cas d’injustice indiscutable, tels que les violences faites aux femmes ou l’inaccessibilité aux soins pour les populations pauvres.

Deux apports majeurs de cette approche sont souvent négligés dans la théorie économique normative :

  1. La primauté de la voix sur le choix. Contrairement à l’économie classique, qui part du postulat que les préférences (inobservables) se traduisent fidèlement dans les choix (observables), l’approche par les capabilités insiste sur la dimension discursive des préférences. Les préférences adaptatives en sont un contre-exemple majeur : une personne peut faire un choix contraint tout en exprimant des préférences différentes. Ce qui importe, dans le raisonnement public, c’est la voix : la capacité à justifier ses jugements et à éclairer le débat collectif.

« La voix d’une personne peut compter pour deux raisons : comprendre ses intérêts qui sont en cause et sa logique et son jugement qui sont susceptibles d’éclairer le débat public » (Sen, 2010 : 145).

  • La distinction entre résultats finaux et résultats globaux. Sen distingue entre le résultat final, qui concerne uniquement l’issue observable d’une action, et le résultat global, qui tient compte aussi bien du processus, de l’agent, que du contexte décisionnel. Par exemple, deux personnes restant chez elles peuvent accomplir le même résultat final. Mais si l’une reste à domicile par peur d’agressions, et l’autre par choix (pour regarder un match de football), alors leurs résultats globaux diffèrent, car leurs espaces de libertés réelles ne sont pas équivalents.

Le raisonnement public, tel que défendu par Sen, permet ainsi d’aller au-delà d’une évaluation strictement conséquentialiste, en intégrant les procédures, les contextes, et la liberté de choix dans l’analyse du bien-être. Il constitue un instrument démocratique essentiel pour évaluer les politiques publiques et les institutions sociales dans une perspective fondée sur la justice, la liberté et la reconnaissance de la diversité humaine.

  1. 2 Application du raisonnement public dans la mesure du progrès social

Pour construire un indicateur de bien-être, l’approche par les capabilités (AC) invite à répondre à deux questions fondamentales : Quels sont les objets de valeur ? et Quelle est la valeur respective de chacun de ces objets ? (Sen, 2000a : 80). La première question renvoie au choix des capabilités pertinentes pour représenter la qualité de vie ; la seconde concerne leur pondération, c’est-à-dire l’importance relative à leur attribuer dans l’évaluation du bien-être.

L’AC se distingue des autres approches du bien-être en ce qu’elle propose un cadre théorique flexible et contextuel, capable d’intégrer à la fois la diversité humaine et la spécificité des contextes sociaux, culturels et institutionnels. En ce sens, elle constitue une rupture avec les conceptions standardisées du bien-être, fondées soit sur des agrégats économiques (revenu, PIB), soit sur des listes de besoins prédéfinis.

L’approche développée par Sen est ouverte et non nomocentrique : elle ne vise pas à établir une mesure universelle et fixe du bien-être, mais à fournir les outils conceptuels pour construire des évaluations contextuellement pertinentes et démocratiquement légitimées. C’est pourquoi, à la différence de Martha Nussbaum (2000, 2011), Sen ne propose ni liste prédéfinie de capabilités valorisables, ni système de pondération imposé a priori.

L’ambition de l’AC n’est pas de produire une norme unique, mais d’encadrer méthodologiquement un processus d’évaluation participatif, qui laisse place au raisonnement public, à la délibération collective et à la prise en compte des préférences informées des personnes concernées.

La première question fondamentale dans l’opérationnalisation de l’approche par les capabilités (AC) concerne l’identification des dimensions pertinentes pour évaluer une vie bonne. Ces dimensions, loin de se limiter à des ressources comme le revenu ou les biens premiers (Rawls), renvoient à des opportunités réelles permettant à un individu de mener la vie qu’il a raison de valoriser. Il s’agit donc des capabilités. À l’échelle collective, cette question devient plus complexe : comment sélectionner les capabilités valorisables dans une société pluraliste, où coexistent plusieurs conceptions du bien, ou « projets rationnels de vie », selon la terminologie rawlsienne?

Pour Amartya Sen, la réponse ne doit pas reposer sur une autorité normative ou technocratique, mais sur un processus délibératif inclusif. Ainsi, le choix des capabilités valorisables doit être le fruit d’un raisonnement public (Sen, 2004), c’est-à-dire d’un dialogue collectif où les citoyens sont activement impliqués. Cette posture s’oppose à une approche paternaliste qui imposerait une liste de dimensions a priori, sans tenir compte des contextes locaux et des préférences exprimées par les individus.

Saith (2001) interprète cette position de Sen comme un appel à “donner la voix au peuple”. Pour ce faire, un cadre démocratique est requis, dans lequel les valeurs sociales peuvent émerger par la discussion et le débat publics. La littérature identifie déjà des méthodes participatives compatibles avec cette exigence, comme l’Évaluation participative rurale (PRA) ou l’Apprentissage et action participative (PLA), qui permettent d’identifier les capabilités localement valorisées, à travers des échanges communautaires.

Contrairement à Martha Nussbaum (2000, 2011), qui propose une liste universelle de dix capabilités centrales, Sen adopte une démarche procédurale et contextualisée, attachée au respect de la diversité humaine et des cadres culturels spécifiques. S’il reconnaît l’intérêt pratique d’une liste normative, il insiste sur le fait que la légitimité d’un indicateur de bien-être repose sur la participation active des citoyens à sa construction.

Dans cette optique, l’approche par les capabilités offre la possibilité de choisir les dimensions pertinentes dans chaque contexte ou pays, en mobilisant le raisonnement public comme mécanisme de validation démocratique. Cette procédure est cruciale pour produire des indicateurs qui reflètent véritablement la qualité de vie telle qu’elle est perçue et vécue localement. Elle permet également de mieux comprendre la richesse, le rôle et la singularité de certaines capabilités spécifiques à une société donnée.

Une illustration concrète de cette démarche est fournie par l’expérience du Buen Vivir en Bolivie. Inscrit dans la Constitution bolivienne de 2009, le Buen Vivir incarne une vision du développement issue des cosmovisions autochtones (notamment aymara et quechua), fondée sur l’harmonie avec la nature, la communauté et soi-même. Il ne s’agit pas d’un simple indicateur économique, mais d’une conception élargie et culturellement enracinée du bien-être, définie à partir d’un processus participatif et délibératif, proche du raisonnement public tel que le défend Sen. Cette initiative montre qu’il est possible de déterminer localement les capabilités valorisables, dans un cadre pluraliste et démocratique, sans recourir à des normes imposées de l’extérieur. Elle illustre également la traduction institutionnelle de valeurs collectivement discutées en politiques publiques et en référentiels normatifs, conformément à l’esprit de l’approche par les capabilités.

La deuxième question porte sur les poids accordés aux objets de valeur (les capabilités), tant par chaque individu que par la communauté dans son ensemble. Une fois identifiées les dimensions pertinentes, il convient de définir leur degré d’importance, autrement dit d’établir une hiérarchie entre ces objets de valeur. Cette question de classement relève également d’une décision collective, et donc d’une démarche démocratique fondée sur la délibération.

Une solution fréquente, adoptée notamment dans les travaux de Martha Nussbaum ou dans la construction de l’Indice de Développement Humain (IDH), consiste à supposer que toutes les dimensions sont d’égale valeur. S’agissant des capabilités, Amartya Sen propose au contraire que cette décision soit le résultat d’un raisonnement public, afin d’éviter les risques de paternalisme et d’abstraction excessive de la diversité humaine.

« Seule une évaluation raisonnée permet de mener à bien cet exercice de discrimination », affirme Sen (2000b : 110).

À cette étape de l’opérationnalisation de l’approche par les capabilités, Sen oppose la technocratie à la démocratie. Il plaide pour une posture de l’évaluateur au service de la démocratie, incitant ainsi à une démarche participative. En ce sens, il écrit :

« Il est nécessaire d’assigner à chaque composant de la qualité de vie ou du bien-être son propre poids d’évaluation et de le soumettre à la discussion publique et à l’examen critique » (Sen, 2000b : 114).

Plus tard, Sen (2012b : 296) insiste sur le lien étroit entre le choix et la pondération des capabilités dans le cadre du raisonnement public. Celui-ci, selon lui, doit s’appuyer sur la théorie du choix social, qui permet de classer les valeurs attribuées aux différentes dimensions par les individus.

À ce niveau, le raisonnement par dominance est recommandé : cette méthode peut, dans certains cas, conduire à un classement complet et pondéré, où il est possible de décider sans ambiguïté quelles pondérations sont préférables à d’autres. Cependant, en pratique, Sen observe qu’un tel classement est rarement atteignable, en raison de la complexité des préférences et de la diversité des contextes. Il propose donc de recourir à des classements partiels, qui peuvent être complétés par la méthode de l’intersection, laquelle consiste à établir des hiérarchies à partir de points de convergence.

Toutefois, comme l’écrit Sen (2000a : 88), cette méthode « accroît les possibilités de trancher et de structurer, mais n’élimine pas l’indécidabilité ». Cette indécidabilité reste omniprésente dans le processus de théorisation et d’évaluation de l’approche par les capabilités. Certaines capabilités peuvent être incommensurables, ou donner lieu à des divergences si profondes qu’il devient impossible de parvenir à un consensus sur les pondérations à adopter.

Dans ces cas, Sen (2000a) propose d’accepter l’incomplétude, qu’il qualifie soit de « raison fondamentale » (lorsqu’elle est inhérente à la nature des jugements de valeur), soit de « raison pragmatique » (lorsqu’elle résulte de limites informationnelles ou méthodologiques). Il s’agit alors de reconnaître les limites du classement, sans renoncer pour autant à l’évaluation participative et démocratique.

  1. Penser l’acteur de la démocratie au-delà de l’électeur : la fonction d’agence.

Dans la liste des capabilités basiques (au sens de Sen) ou centrales (au sens de Nussbaum), figurent aux côtés de la santé ou de l’éducation, la liberté réelle de faire entendre sa voix et de participer aux décisions publiques. Cette capabilité revêt à la fois une valeur instrumentale et intrinsèque. En effet, jouir de libertés politiques — pouvoir exprimer son opinion au moment des prises de décision — contribue indéniablement au renforcement de l’estime de soi et du bien-être.

Cette liberté s’exprime également dans la relation que les citoyens entretiennent avec les institutions. La notion de « pauvreté politique » développée par Dahou (2008) permet de qualifier ce type de relation : une forme de pauvreté relationnelle entre les instances décisionnelles et la population concernée. Corruption, inégalités d’accès aux services publics, subordination et perception des politiques publiques sont autant d’indicateurs révélateurs de cette dimension. Ces éléments soulignent l’importance de cette capabilité dans l’évaluation de la qualité de vie.

Selon Nussbaum (2006, 2011), la capabilité centrale intitulée « Contrôle sur son environnement » intègre l’effectivité des droits civils, politiques et économiques. Elle se décline en deux volets :

A) Politique : être en mesure de participer efficacement à la vie politique. Cela inclut les libertés négatives (expression, réunion, association, vote), mais aussi les libertés positives, telles que la possibilité d’exercer une influence sur les décisions affectant sa vie.

B) Matériel : être capable d’exercer ses droits de propriété sur une base égalitaire, d’accéder à l’emploi, d’être protégé contre l’arbitraire et d’évoluer dans un environnement de travail respectueux. Travailler comme un être humain implique de pouvoir déployer sa rationalité pratique et d’entrer dans des relations de reconnaissance mutuelle avec ses pairs (Nussbaum, 2011 : 57).

Cette capabilité est, selon Nussbaum, la condition d’exercice autonome, digne et non oppressif de toutes les autres capabilités. Elle représente un pilier de la démocratie substantive et d’une économie équitable. Plusieurs travaux empiriques confirment la corrélation positive entre participation politique et bien-être subjectif (Owen et al., 2008 ; Frey & Stutzer, 2002a, 2002b).

À la différence de Nussbaum, Sen met l’accent sur la liberté d’agence comme finalité démocratique. Contrairement à l’hypothèse individualiste et utilitariste de l’économie néoclassique — où l’acteur est motivé uniquement par son intérêt personnel — l’approche par les capabilités reconnaît que toutes les actions humaines ne visent pas uniquement le bien-être. Les individus sont aussi des agents moraux, capables d’agir pour des raisons indépendantes de leur satisfaction personnelle.

« Les populations doivent être considérées comme activement impliquées — si on leur en donne la possibilité — dans la construction de leur propre destin, et non comme des bénéficiaires passifs des fruits de programmes de développement astucieux. » (Sen, 1999 : 53)

Ainsi, la liberté d’agence est, chez Sen, une conséquence de la capabilité « contrôle sur son environnement ». Elle élargit l’analyse de la démocratie au-delà des opportunités réelles, vers la possibilité d’agir en responsabilité. Cet agir peut aller jusqu’à compromettre le bien-être pour servir une cause jugée juste.

L’exemple de l’infirmière (Sen, 2000a) illustre bien ce point : si cette femme choisit de se rendre à Gaza pour aider des victimes, alors qu’elle pourrait profiter d’un confort accru après une promotion, elle agit selon une finalité d’agence. Elle sacrifie son bien-être pour répondre à un impératif moral. Ainsi, la liberté de bien-être (capabilités) ne se traduit pas toujours en bien-être réalisé si elle est mobilisée pour des objectifs d’agence.

Dans ce sens, la démocratie substantive suppose aussi la reconnaissance de cette agency. Elle transforme le citoyen d’un simple électeur ou consommateur utilitariste en acteur moral. L’exemple des mobilisations citoyennes au Sénégal entre 2021 et 2023, où certains ont risqué leur emploi ou partagé leurs ressources pour défendre une cause démocratique, en est une illustration contemporaine.

Enfin, cette conception de l’agence se rapproche de l’éthique du care (Gilligan, Brugère…), qui insiste sur la responsabilité relationnelle, les vulnérabilités et l’interdépendance. Sen aborde peu cette dimension, pourtant essentielle dans l’exercice effectif de l’agence : le soin, les liens affectifs et les engagements moraux sont les « angles morts » d’une agency pourtant constitutive d’une démocratie véritable.

Conclusion

L’approche par les capabilités constitue un cadre théorique novateur pour repenser les inégalités sociales, la pauvreté et la justice sociale en économie. Si sa pertinence théorique a été largement reconnue, sa mise en œuvre pratique a suscité un certain scepticisme. Toutefois, les travaux empiriques de Kuklys (2005), Krishnakumar (2007), Schokkaert et Van Ootegem (2011), entre autres, ont permis d’élargir l’usage de cette approche, notamment, dans le champ de l’économie du développement.

Ce qui reste cependant moins exploré est l’articulation entre l’approche par les capabilités et la théorie du choix social. C’est précisément dans cette intersection que l’approche trouve sa portée la plus féconde pour penser une démocratie substantive. En effet, dès Social Choice and Welfare (1971), Sen introduit le raisonnement public comme réponse au problème d’agrégation des préférences individuelles en contexte démocratique. Le propos de cette communication a été de montrer comment l’approche par les capabilités peut offrir une lecture innovante de la démocratie substantive à travers trois angles :

Premièrement, l’espace des capabilités comme cadre d’évaluation des situations sociales, permettant de mesurer le bien-être non seulement en termes de ressources ou de libertés formelles, mais à travers les libertés réelles d’agir et d’être. Deuxièmement, le raisonnement public comme mécanisme de délibération collective, introduisant la participation démocratique dans la définition même des indicateurs du progrès social. Troisièmement, la fonction d’agence comme expression éthique et politique de la citoyenneté, élargissant la figure de l’électeur à celle de l’acteur moral engagé dans la construction du bien commun.

Ces trois dimensions fondent une conception enrichie de la démocratie, au-delà du procéduralisme électoral, en intégrant les questions de justice, de reconnaissance et de liberté réelle.

Toutefois, cette perspective soulève deux limites majeures. La première concerne l’absence de capabilités collectives dans la pensée de Sen, souvent centrée sur l’éthique individualiste (qui considère que l’individu est l’unique valeur de la perspective morale). À ce titre, l’introduction des communs et l’intégration de philosophies comme Ubuntu ou Agaciro pourraient permettre de penser des capabilités collectives valorisables (Ibrahim, 2020) , enracinées dans des logiques communautaires africaines.

La seconde limite est d’ordre anthropocentrique. Nussbaum (2023), à la différence de Sen, étend les capabilités aux animaux, considérés comme des êtres dotés de dignité. Cette ouverture invite à envisager une extension des capabilités au vivant dans son ensemble – y compris le végétal – dans une perspective écosystémique. Les traditions animistes africaines, qui reconnaissent une subjectivité au non-humain, peuvent nourrir cette inflexion vers une démocratie écologique et interspécifique.

En somme, penser la démocratie substantive à partir de l’approche par les capabilités permet d’articuler liberté, justice et agency dans une vision éthique de l’économie. Mais cela exige également d’enrichir ce cadre en intégrant les enjeux du collectif, du non-humain et des savoirs pluriels du Sud global.

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