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Séverine kodjo-Grandvaux, 15 Mai.
Rubrique : Écologie des Savoirs

Pensées du quilombo

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Séverine kodjo-Grandvaux, octobre 2025

Note de lecture de l’œuvre d’Antônio Bispo dos Santos

« La terre donne, la terre veut »

Antônio Bispo dos Santos, plus communément appelé Nêgo Bispo, était un penseur, militant, poète quilombola, du Nordeste brésilien (1959-2023). Son livre date justement de 2023 et les éditions Wildprojet ont publié en mars 2025 sa traduction française.

« La terre donne, la terre veut » est un livre multidirectionnel, qui ne va pas en ligne droite comme on peut en avoir l’habitude dans les essais de facture occidentale. Nêgo Bispo réfute la pensée de la ligne droite, l’idée que l’on avance en « progressant » d’un point A à un point B.

D’ailleurs, le temps ne se pense pas chez Nêgo Bispo, selon en avant un après. Il ne s’agit pas d’une pensée de la ligne droite, mais d’une pensée circulaire qui conçoit le temps en termes de circularité : « de commencement, milieu et commencement ».

« La terre donne, la terre veut » n’est donc pas un essai mais plutôt un manifeste.

C’est une écriture qui travaille beaucoup les mots. Il y a, chez Nêgo Bispo, une véritable réflexion sur le langage car les mots que l’on emploie repose sur des imaginaires particuliers. Nêgo Bispo est un « semeur de mots » qui joue à « contrecarrer les mots coloniaux pour arriver à les affaiblir ».

Il écrit ainsi que :« pour affaiblir le développement durable, nous avons parlé de bio-interaction ; au lieu de coïncidence, nous avons parlé de confluence ; au lieu de savoir synthétique, de savoir organique ; au lieu de transport, de transfluence ; au lieu d’argent (ou de troc), de partage ; au lieu de colonisation, de contre-colonisation ;  et ainsi de suite. »

Nêgo Bispo préfère ainsi parler de milieu plutôt que d’environnement ou d’écosystème (l’environnement, laissant penser que la nature est quelque chose d’extérieur à nous et le terme d’écosystème reposant sur l’idée de système qui renvoie quelque chose de fermé).

Il ne parle pas d’échange mais de partage. Il ne parle pas non plus d’écologie (le terme étant trop universitaire, occidental, dirions-nous) mais de bio-interaction ou d’agriculture quilombola.

Plutôt que de parler de politique et de démocratie, qui sont des relations qui veulent gérer la vie d’autrui, il prône d’autres modalités d’être en communauté comme celle de l’auto-gestion.

Contre la politique et la culture (qui, en fait, sont identifiés au mode de vie occidental, colonial), il pense l’auto-gestion et les manières de vivre des populations marrones, qui vivent dans les quilombos.

Autre exemple : il emploie beaucoup le terme de confluence. Et je dois dire que j’aime beaucoup cette notion de confluence car elle traduit l’idée d’une pluralité d’une mise en commun, d’une rencontre possible, et d’un cheminement ensemble.

Nêgo Bispo dit à ce sujet : « je suis convaincu que la confluence est l’énergie qui nous pousse au partage, à la reconnaissance, au respect ».

Et il ajoute : « quand nous confluons, nous ne cessons pas d’être nous-mêmes, nous devenons nous-mêmes et d’autres – nous prospérons. La confluence est une force qui fait prospérer, qui augmente, qui amplifie. »

Cette notion de confluence pourrait très bien germer dans d’autres contextes et nous permettre d’échapper à cette notion de l’universel, devenue si problématique, du fait de son usage impérialiste et colonial.

« La terre donne, la terre veut » est un livre très riche. Je voudrais revenir sur deux de ses idées forces : la première est celle de cosmophobie, la seconde de contre-colonial.

La cosmophobie est une maladie, une peur du cosmos, qui germe au sein du monothéisme chrétien. Il écrit : « La cosmophobie est la cause de ce système cruel d’emmagasinage, de déconnexion, d’expropriation et d’extraction non nécessaires ».

Si l’on suit Nêgo Bispo dans ses pensées, le système capitaliste extractiviste, la mondialisation, nés du modèle impérialiste colonial, sont intimement liées à cette cosmophobie. C’est parce que l’on ne se sent pas relié organiquement au cosmos que l’on peut extraire de la nature plus que de besoin.

Cela me rappelle ce que dit Carolyn Merchant dans The Death of nature, lorsqu’elle constate que la modernité européenne a tué le cosmos, qui finit par être pensé comme une machine et non plus comme un organisme vivant.

J’avais soulevé ce point dans Devenir vivants : la découverte de l’héliocentrisme a été fondamentale dans la perception de soi de l’homme Blanc européen qui jusqu’alors pensait être au centre de l’univers. Avec la découverte de l’héliocentrisme, il comprend que la Terre n’est qu’une petite planète en périphérie du système solaire. Freud voyait là une blessure narcissique importante qui explique en partie pourquoi à cette époque, l’Occident se coupe du cosmos, invente une nature séparée de la culture, une nature vidée de sensibilité et transformée en ressources à exploiter.

C’est ce que j’écrivais dans Devenir vivants. Et effectivement, de ce point de vue-là, le terme culture désigne une spécificité occidentale dans son opposition à la nature. Rappelons au passage que sont identifiés à cette nature, les femmes, mais aussi les peuples qui sont considérés comme vivant à l’état de nature, et qui vont être transformés en ressources dans le cadre de l’esclavage et de la traite dite négrière.

La modernité européenne a bien développé une physiophobie, une peur de la nature que l’homme moderne veut dominer. C’est ce que montre également Baptiste Lanaspeze dans son opus Nature paru aux éditions Anamosa. Et je crois qu’effectivement, la Modernité et la civilisation occidentale ont développé une véritable cosmophobie, une véritable peur du cosmos. Tout est fait pour ne plus être relié organiquement au cosmos.

C’est la raison pour laquelle dans Devenir vivants, j’appelais à repenser le fait que non seulement, nous habitons une planète, la Terre et que celle-ci se situe dans un cosmos auquel nous sommes intimement reliés. J’invitais également à élargir la pensée de l’écologie pour en faire une cosmophilosophie, qui comprend que considérer l’humain, et encore plus l’homme, comme mesure de toute chose, doit être considéré comme dépassé ou à dépasser. Penser notre condition planétaire, c’est littéralement, penser notre condition cosmique.

Bref, revenons à Nêgo Bispo.

Il opère une distinction importante. Cette cosmophobie, cette peur du cosmos s’ancre dans, pourrions-nous dire, l’épistèmê occidentale, celle qui produit donc une culture séparée de la nature. Cette culture est celle qui engendre l’idée d’Homme (séparé du reste du vivant) et qui engendre l’humanisme moderne.

Historiquement, l’humanisme moderne s’est effectivement construit en opposition à ce qu’il a qualifié de sauvage, qu’il s’agisse d’une nature sauvage ou qu’il s’agisse de peuples qu’il a qualifiés de sauvages, parce que supposés vivre à l’état de nature, en dehors de la civilisation. Dans les deux cas, le but de la civilisation était pensé comme la domestication – et donc la domination – du sauvage. Le modèle d’humanité qui est valorisé est celui de l’Homme, avec un grand H, c’est-à-dire du mâle blanc européen. Sylvia Wynter précise de l’homme blanc, européen, bourgeois, qu’elle nomme l’homo oeconomicus.

Ce modèle a ainsi refusé l’accès à l’humanité pleine entière aux femmes, aux peuples dits indigènes et à celles et ceux identifiés comme Noirs, puisque rappelons-nous les premiers droits humains ne s’appliquent qu’aux hommes blancs.

Plutôt que de revendiquer la reconnaissance d’une humanité pleine et entière, Nêgo Bispo rejette cette catégorie.

« Moi, je ne suis pas humain, je suis quilombola, [je suis marron], je suis cultivateur pêcheur, je suis un être du cosmos, les humains sont les chrétiens monistes, ils ont peur du cosmos. »

Il explique que résister à cette cosmophobie, c’est être dans la contre-colonisation.

Deuxième notion très importante, la contre-colonisation désigne un mode de vie, une manière de vivre extérieure à l’histoire coloniale. Nêgo Bispo n’est pas un penseur décolonial. Pour lui, le décolonial reste, d’une certaine manière, lié au colonial. Le décolonial, c’est la détérioration, la décomposition du colonial. En cela, il est nécessaire. Mais il n’est pas tout, pourrait-on dire. Le contre-colonial est quelque chose qui serait extérieur au colonial, qui n’aurait pas été colonisé, qui n’aurait pas été contaminé par la colonisation ou le colonial. C’est une manière de vivre qui a résisté à la domination coloniale, qui puise ses racines dans les manières de vivre des peuples afrodescendants. Nêgo Bispo dit afro-confluents.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que Nêgo Bispo est un penseur situé. Il parle depuis le quilombo. Il vante les mérites de la manière de vivre ou des manières de vivre dans le quilombo. Manière de vivre qui respecte la nature, qui ne prend à la nature que ce qui est nécessaire et qui ne cherche pas à accumuler et à stocker. C’est une vie de partage, qui s’oppose ainsi aux conceptions du développement, et du toujours plus. Développement qui, selon Nêgo Bispo, est « synonyme de déconnexion, il nous tire hors du cosmos, rompt l’originel ».

L’abondance est du côté du partage, et non du développement, car elle repose sur le lien, la relation. Elle repose sur une manière de vivre qui privilégie la relation de qualité entre les personnes car, dit-il, « il y a, de notre part, une compréhension – et ça, c’est cosmologique – que tout ce qui naît de la nature appartient à tout le monde ».

Nêgo Bispo montre, par de multiples exemples, comment l’État – colonial – brésilien a cherché à supprimer ces manières de vivre quilombola, afro-confluentes, au nom du développement. Mais il montre comment ces manières de vivre, ces pratiques et savoirs qu’il qualifie d’organiques, n’ont pas été détruits mais seulement précarisés. Ces pratiques et ces savoirs ont su résister, même s’ils ont été fragilisés.

Je viens de parler de pratiques et de savoirs organiques. C’est une notion importante que développe Nêgo Bispo. Et pour bien comprendre de quoi il retourne, je voudrais préciser une chose avant.

Négo Bispo se défend d’être un théoricien. C’est un cosmologue, un penseur du cosmos. Je serais tentée de dire : un cosmophilosophe.

Il ne s’inscrit pas dans une approche théorique qui serait celle de ce qu’il appelle les « savoirs synthétiques ». Le synthétique, c’est ce qui caractérise la société occidentale, coloniale. Et il y aurait une comparaison intéressante à faire entre ce que dit Nêgo Bispo sur la pensée synthétique et ce que dit Léopold Sédar Senghor de la pensée analytique, qui caractérise, selon lui, la Raison occidentale, poursuivant d’une certaine manière la réflexion de Bergson sur ce qui distingue pensée analytique et pensée intuitive.

Chez Nêgo Bispo, la pensée synthétique est celle du monisme, de la dualité et du binarisme. Mais c’est surtout celle d’une pensée qui se détache de la nature et qui « synthétise l’organique » c’est-à-dire qui « considère toutes les vies comme de la matière première ».

Et il oppose ce rapport synthétique au monde, les pratiques et savoirs organiques. Ces savoirs organiques sont des savoirs vivants, biologiques. Et il précise que : « ce qui est biologique, organique est ce à quoi toutes les vies peuvent accéder. Ce à quoi les vies ne peuvent accéder n’est pas organique, c’est une marchandise – avec ou sans poison. »

Ces savoirs sont cosmologiques. Ils appartiennent à tout le monde alors que les savoirs synthétiques sont ceux que l’université produit.

Nêgo Bispo a une analyse très critique des savoirs produits par l’université car il reproche à l’université de transformer les savoirs en marchandises. Il y a une forme d’appropriation – mais aussi d’extractivisme – dans la pratique universitaire. Et cette fois-ci, je crois qu’il y aurait un rapprochement très intéressant à faire avec ce que dénonçait Paulin Hountondji, dans son introduction à l’ouvrage consacré aux Savoirs endogènes. Introduction qui s’intitule « Démarginaliser ».

Il écrit : « Écologie est un mot employé par les universitaires. Dans le quilombo, il n’existe pas d’écologie, il y a les roças du quilombo, [les roças sont les parcelles de terre, cultivées de manière traditionnelle et manuelle] celles des villages autochtones, celles des riverains, celles des pêcheurs de coquillages et des pêcheurs de poissons, et encore celles des casseuses de noix ; pourquoi l’université utilise-t-elle le mot écologie, et pas agriculture quilombola ? Pourquoi ne pas dire roça autochtone ? Les universités sont des fabriques à transformer les savoirs en marchandises, et l’agriculture quilombola n’est pas une marchandise. Mais les savoirs considérés comme valables sont ceux que l’université convertit en marchandises. »

Et d’ajouter : « Nous avons inventé les roças de quilombo, mais ils en ont changé le nom et maintenant ils veulent nous revendre nos savoirs en nous proposant des cours d’agroécologie et des cours de construction de maisons en pisé. »

Ce livre donc, extrêmement riche, ouvre plein de pistes de réflexion, et a également une forte dimension spirituelle. Et dont je ne saurai que trop recommander la lecture.

Bibliographie :

La terre donne, la terre veut, d’Antônio Bispo dos Santos, traduit du portugais (Brésil) par Oiara Bonilla, Marseille, éditions Wildproject, 2025, 160 p.

En résonnance :

« Démarginaliser » Paulin Hountondji, in Les Savoirs endogènes : pistes pour une recherche, Dakar, Codesria, 1994, p.1-34

Devenir vivants, Séverine Kodjo-Grandvaux, Paris, éditions Philippe Rey, 2021, 176 p.

Nature, Baptiste Lanaspeze, Paris, éditions Anamosa, 2022, 104 p.

The Death of Nature. Women, Ecology and the Scientific Revolution, Carolyn Merchant, New York, HarperOne, 1980, 384 p.; La Mort de la nature. Les femmes, l’écologie et la Révolution scientifique, Marseille, éditions Wildproject, traduction de l’anglais de Margot Lauwers, 2021, 454 p.

« L’esthétique négro-africaine », Léopold Sédar Senghor, in Diogène, n°16, 1956.

Sylvia Wynter: On Being Human as Praxis, K. McKittrick & S. Wynter (eds.), Duke University Press, 2015.

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