Haïti, rouvrir les futurs
Keynote, Felwine Sarr
La Fokal, Haïti, mai 2018
J’avais prévu de vous faire un exposé sur l’idée de rouvrir les futurs. Sans doute trop affecté par la morosité ambiante, je m’étais dit que réaffirmer sans relâche que le temps à venir est toujours gros de promesses, qu’il est le lieu du surgissement des possibles, et que les espaces du réel étaient en attente d’êtres fécondés par notre foi, notre ardeur et notre volonté n’était peut-être pas inutile
Mais avant cela, j’aimerais vous dire ce qui me lie à Haïti. D’abord une adolescence rêveuse, qui cherche ses mots dans l’espace infini de la poésie. J’avais 12 ans et la beauté cognait rageusement contre les parois de mon être, elle voulait y pénétrer avec son sillage d’éclairs et de douleurs. J’écrivais quelques poèmes que je fis lire à une voisine qui habitait la rue d’à côté et dont on m’avait dit qu’elle faisait métier de poétesse. Cette dame m’accueillit avec douceur et amitié, lu mes griffonnages, les corrigea, me suggéra de rajouter au vers les bougainvilliers se balançaient, la jolie expression tout de guingois, pour le lester, me dit-elle. Elle institua pour mon grand bonheur une visite régulière tous les mercredi après-midi chez elle à la rue Ahmadou Assane Ndoye. La poétesse s’appelait Jacqueline Scott Lemoine. Je rencontrai donc Haïti pour la première fois par ce couple de poètes, Jacqueline et Lucien Lemoine, qui décidèrent de s’installer au Sénégal après le festival Mondial des arts nègres de 1966.
En grandissant, j’entendis parler de Roger Dorsinville qui fut éditeur aux nouvelles Editions Africaines, de Gérard Chenet dramaturge installé a Toubab Dialaw. La trace de Haïti était tissée des fils de la littérature, du théâtre et de la poésie. Puis ce fut Césaire, le grand entremetteur, d’abord le Cahier avec cette fulgurance. Haïti là où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait en humanité. Puis une Saison en Haïti. Plus tard, je rencontrais Jacques Roumain, René Philoctete, Frankétienne, Danny Laffériere, Lyonel Trouillot dans l’espace d’un dialogue silencieux, intime et fécond.
Puis le Sénégal au tournant des années 2010. Présence Africaine y organisait un colloque pour commémorer les 100 ans de Alioune Diop. Dans la salle j’écoute la belle communication d’un messieur au teint de cyprès, coiffé de dreadlocks, une mine farouche adoucie par un visage de Bouddha, c’est un poète Haïtien qui se prénomme Rodney Saint Eloi. Nous tombons en amitié lui est moi et arpentons le Sénégal ensemble. Je l’emmène en pays sérère et l’y rebaptise Wagane. Celui qui est invaincu. J’avais publié un premier roman chez Gallimard, il me demanda si j’avais un texte à lui confier et c’est ainsi que Rodney devint mon éditeur et ami et que je rejoignis cette belle maison qu’est Mémoire d’encrier. La porte d’entrée dans l’imaginaire littéraire d’Haïti était devenue grande ouverte. Je rencontrai dans le sillage de Mémoire d’encrier, de Zulma et des salons du livre, James Noel, Mackenzy Orcel que j’appelle sénégalais, Gary Victor, Emilie Prophète, Kettly Mars, Louis Philippe D’Alembert, Nehemie Dahomey, Martine fidèle, Yannick Lahens, Ewans Weche et tant d’autres de la galaxie.
Depuis Haïti est pour moi un rêve, une intimité sensible, un lieu où des femmes et des hommes font face à un destin farouche avec les ultimes armes de la dignité et de la poésie.
Aussi permettez-moi de quitter un peu cette évocation et de revenir à la prose d’une pensée sur le temps, l’histoire et les futurs ;
L’avènement de la modernité occidentale a eu comme caractéristique majeure la promesse d’un futur marqué par un progrès dans tous les domaines de la vie sociale. Dans ce régime d’historicité, les temps à venir étaient marqués par la promesse d’un mieux-être. La modernité occidentale malgré ses indéniables progrès en termes de libertés publiques, d’avancées technologiques et de modernisation de la vie sociale, a vu la foi en un progrès résultant d’une marche ascendante de l’histoire humaine s’affaisser. Après la Grande dépression, Auschwitz, Hiroshima et le Goulag, le métarécit d’un progrès de l’Humanité porté par la Raison se grippe. Les crises et multiples distopies qui ont accompagné le règne de la raison instrumentale ont fini de saper la croyance en de lendemains meilleurs. Ils ont également conduit en Occident à un rapport au temps caractérisé par une hypertrophie du présent, que l’historien François Hartog nomme le présentisme. Cette hypertrophie de la modernité, est caractérisée un excès tous azimuts (hypermarché, hypertexte, milliards de sites sur la toile, centaines de chaînes de télé, clonage, sports extrêmes), mais également par une urgence de l’instant-présent, produisant un homme-instant surpondérant le présent relativement aux autres modalités du temps (le passé et le futur).
La postmodernité est devenue un temps marqué par un futur sans promesse. Si ce n’est celui d’éviter les catastrophes multiples qu’il promet (crise écologique, déliaison des sociétés, catastrophes sanitaires, insécurités croissantes). La fin décrétée des Utopies depuis l’échec des grands récits promettant l’avènement de temps nouveaux (communismes, socialismes, …) semble caractériser notre époque. Les seules anticipations qui semblent encore opérer sont celles d’un futur technologique ou d’un post-humanisme.
Cette question du futur, pour des sociétés considérées comme en retard sur la marche normale du monde (Afrique, Haïti), se pose quelque peu différemment. A celles-là, l’on continue de faire la promesse d’un développement économique, d’une démocratie et d’une modernité sociétale à venir où à conquérir. Ces téléologies rétroactives les inscrivent dans un rapport de mimétisme sociétal et les maintiennent dans le mythe d’une marche linéaire de l’histoire et du progrès.
Ces sociétés sont sommées de franchir des étapes et d’atteindre des états sociétaux que d’autres sociétés ont déjà atteintes, comme si le seul destin qui leur était envisageable était de reproduire l’unique modèle sociétal occidental qui s’offre en exemple. Leurs différences, leurs singularités sociohistoriques, leurs temporalités ; leur rapport au présent, passé et futur sont ainsi niées et lues sous l’unique modalité du retard.
C’est dans ce contexte que je souhaite réfléchir avec vous sur ce que signifierai pour ces pays de rouvrir leurs futurs.
Pour ces nations la question de penser leur destin (leur présent et leur futur) est cruciale. Le penser en mobilisant leurs univers mythologiques, leur histoire, leurs références culturelles, leur capital symbolique ; c’est que j’appelle avec d’autres un geste décolonial. Dans cette entreprise, il s’agit moins de se distinguer dans un repli identitaire ou de prôner une pureté imaginaire, que de se fonder sur des ressources culturelles existantes, afin d’en extraire les éléments vitaux. Un avenir ne peut s’envisager hors sol, loin des sucs et des alluvions de ses terres et de ses soleils. Toute société (culture ou civilisation) transmet un héritage et perpétue une matrice culturelle dépositaire de son identité à travers le temps, en la transformant au gré des évolutions du monde.
Aussi, il s’agit de faire droit à la pluralité des histoires. Il n’y pas d’histoire unique pour toutes les sociétés humaines. Il s’agit de sortir de l’eurocentrisme attaché au schémas linéaire et progressiste de l’Histoire, ainsi que du maitre-récit de l’Europe condamnant tous les autres peuples du monde à emprunter le chemin tracé par celui-ci ou à en être une triste répétition. Admettre la pluralité des manières d’être collectives, des formes de vie sociétales, des modalités de productions d’être que sont les cultures, ainsi que la possibilité de plusieurs mondes dans le monde (Baschet)
L’analyse de l’histoire des sociétés doit aussi articuler à différentes échelles (globales/transnationales/régionales/Locales) qui se compénètrent et permettent de rendre compte des phénomènes étudiés[1]. L’histoire montre que les sociétés ont leurs trajectoires, leurs perspectives, leurs dynamiques, leurs temporalités propres, qui peuvent être connectées à d’autres.
Avant d’envisager plus en avant les questions liées aux futurs. Arrêtons-nous un peu sur le présent et la manière dont la contemporanéité des sociétés non-européennes, particulièrement africaines ou caribéennes est souvent dépeinte. Le présent de ces sociétés (africaines et caribéennes) est fréquemment représenté sous la modalité de la dystopie (propos indécents de Trump). Il ne s’agit pas de nier les défis qu’elles doivent relever (bien être, éducation, santé, stabilité politique, sécurité…).
A ces sociétés sont appliquées les catégories d’évaluation du bien-être social relevant exclusivement de l’économicisme, qui depuis le 18ème siècle a usurpé le lexique de l’évaluation du bien-être social. Les dimensions relevant de la culture, du psychologique, de la relationnalité, de la qualité des liens avec le vivant, sont généralement absentes dans le lexique évaluant le bien être des sociétés.
D’ailleurs, notre époque est caractérisée par une obsession de l’évaluation, de l’abstraction statistique du réel, de la quantification comme élément majeur de la signification. Tout ceci relevant de la désormais prépondérance du lexique managérial pour qualifier la vie sociale. Primat de la quantité sur la qualité, de l’avoir sur l’être. Perspective inversée de l’Homme
Pourquoi est-il nécessaire de rouvrir les futurs ? Pour sortir d’un temps sans promesse. Construire du sens ou une téléonomie pour les sociétés est nécessaire et fondamental. Les sociétés ont besoin de s’approprier leur présent et leur futur et de l’investir de sens. Peut-on le faire sans forcément réactiver le mythe du progrès ? Les temps à venir sont toujours ceux d’un surgissement des possibles. Mais ces derniers sont souvent porteurs de dynamiques contradictoires ; on note concomitamment des avancées (techniques, sociétales, …), mais aussi des reculs (crise écologique, génocides, formes de domination et de destruction…).
La difficulté est de configurer les futurs, car ceux-ci sont souvent inédits et n’adviennent pas forcément dans des formes connues. Mais ils peuvent cependant être porteurs d’un désir de mieux-être collectif, d’une intentionnalité et d’une énergie potentielle (par exemple, en soignant la qualité de la relation avec le vivant en la réinvestissant de qualité, on ouvre des futurs).
Comment inventer un autre régime d’historicité qui rompt avec une vision téléologique[2] de l’histoire d’une part, et qui d’autre part, en finit avec le présentisme qui est une atrophie du passé et une négation du futur. Le présentisme en décrétant par exemple la fin de l’histoire (Fukuyama) a pour conséquence non seulement d’annihiler tout futur, en rendant vaine toute possibilité d’action, mais perpétue l’état présent des choses (les inégalités présentes et les systèmes de domination actuels).
Une voie possible consiste à historiciser les évènements en montrant que ce qui semble être « naturel », établi, aller de soi est le produit d’un processus complexe, d’une histoire, de mouvements, de dynamiques résultant d’une construction sociale et de ce fait pouvant être déconstruites.
[1] Par ex : si on travaille sur l’histoire de l’impact de la traite atlantique au Sénégal au 18è, nécessité d’articuler les dynamiques atlantiques (histoire de l’Europe, des rivalités entre puissances européennes, et de son « expansion », du commerce…) et locales (royaumes « précoloniaux », stratifications sociales, jeux de pouvoir….) pour comprendre comment les sociétés ont réagi/répondu ; ont été impactées par la traite…comment un type de pouvoir, des formes de domination se mettent en place, s’organisent…se reproduisent.
[2] Celle-ci a par exemple justifié le fait colonial en fixant un horizon d’attente pour les colonisateurs qui était de civiliser les autres nations et de conquérir des espaces
Un rapport repensé à la tradition.
Pour les nations du Sud du globe, le continent Africain, les Caraïbes, Haïti (également pour les nations d’Afrique) rouvrir le futur passe d’abord par un rapport réinventé avec son passé et ses traditions. Celui-ci permet une remobilisation d’un capital symbolique ayant un pouvoir de germination et de réactivation de ses ressources culturelles et sociales.
On a souvent opposé tradition et modernité. Celle-ci, se définirait comme ce qui substantiellement s’oppose aux valeurs, aux systèmes de références, bref aux épistémès issues de la tradition. La bibliothèque coloniale[1] a schématisé les traditions des nations afro-caribéennes comme étant caractérisées par une temporalité immobile, réfractaire à la marche de l’Histoire et au progrès. L’invention, la découverte ou l’adoption d’une modernité ne serait dans ce cas qu’arrachement à la tradition, négation de l’ancien, notamment de sa capacité à réguler les pratiques sociales actuelles. Ce sont les termes de cette dialectique tradition-modernité faite d’opposition et de mutuelle exclusion qu’il convient d’examiner.
Pour Jean Marc Ela la Tradition est le lieu où se configurent les valeurs spirituelles fondamentales qui donnent sens à la vie. Elle est pour le théologien-philosophe camerounais, le point d’ancrage de la dynamique du devenir humain. Jean Marc Ela[2] ne se réfère à une tradition des valeurs qu’en vue de leur fécondité possible dans les lieux actuels de la vie : les rapports sociopolitiques concrets où la recapturation des énergies que la culture crée. Paul Gilroy, quant à lui prend à rebours la vision essentialiste de la tradition, suggère d’envisager celle-ci comme un « même changeant », « s’efforçant sans cesse d’atteindre un état d’autoréalisation, qui sans cesse lui échappe ». (feu et cendre)
Les sociétés afro-caribéennes, sur la longue durée de leur histoire, ont su tisser et retisser le lien social. Elles ont produit des innovations sociétales majeures et fécondes qui leur ont permises de faire face aux défis de leur longue et complexe histoire. Il ne s’agit pas ici d’en faire toute la liste et de rentrer dans un régime de la preuve. Mais juste de souligner, que ce soit dans les domaines de la justice (juridictions de la parole), dans celui du règlement des conflits, de la création de la communauté et des philosophies morales qui la maintiennent (Ubuntu,…), de l’intégration de l’autre et de la différence (notion de la parenté, de la famille élargie) ; il existe dans ces sociétés un important répertoire de ressources qui permettent non seulement de répondre aux défis actuels, mais qui pourrait inspirer d’autres lieux en recherche de reliaison sociale et de reconstruction politique.
Mais rouvrir les futurs c’est également réinventer les formes actuelles du politique et de l’économique sur le Continent. En 1804 Haïti devint la première République noire, née d’une révolte réussie d’esclaves.
Du point de vue de l’organisation politique, Elle adopte. Haïti à connut une histoire politique faite de soubresauts multiples. L’empire, la tripartition, les dictatures sanglantes des Duvalier, l’ingérence des puissances étrangères, …Haïti finit après un long processus par adopter le système de la démocratie représentative et les modalités de choix de ses représentants et dirigeants. La récurrence des crises politiques résultant des processus électoraux nous amène à interroger sur l’efficacité véritable de cette forme, notamment sur sa capacité à organiser une vie politique équitable, juste et inclusive (c’est d’ailleurs le cas pour un certain nombre de pays d’Afrique)
Par ailleurs, les éléments fondamentaux d’une démocratie substantielle, allant au-delà de l’organisation formelle d’élections, font cruellement défaut dans nos espaces sociétaux. Ceux-ci sont un système opérant de contre-pouvoirs, l’existence d’espaces délibératifs permettant la participation du plus grand nombre aux décisions politiques, l’existence d’un contrat social fondé sur un partage équitable du bien-être.
Il est à noter que la démocratie dite représentative est en crise partout. En Europe et aux USA, elle est prise en otage par diverses oligarchies (économiques et financières, élites intellectuelles et médiatiques, …). L’on est fondé à se poser la question de savoir si elle ne s’est pas vidée de son contenu véritable, particulièrement lorsqu’elle est amenée à promouvoir la xénophobie, le sexisme et la vulgarité (USA/Trump) et qu’elle n’autorise plus une pluralité d’options économico-politiques ainsi qu’une réelle participation des citoyens aux décisions les concernant.
Je rentre du Burkina et de la Tunisie où une société civile et une culture démocratique émergent, le désir de démocratie dans ces lieux a été le fruit de révolutions populaires qui ont mis fin à des régimes dictatoriaux. Les formes d’organisation du politique qui émergent dans ces espaces, vont se construire et se consolider dans la non-linéarité de leur histoire sociale et politique. Ces productions endogènes du politique sont intéressantes à observer ainsi que les promesses de réinvention qu’elles portent en elles.
Après le tremblement de terre de 2012, Haïti fut envahie par une pléthore des ONG qui prétendirent aider les Haïtiens à se relever de cette tragédie. Raoul Peck a parfaitement illustré dans Fatal Aid comment cet humanitarisme n’a non seulement pas aidé Haïti, mais a approfondi certaines des difficultés qu’elle prétendait résoudre ; et surtout la livré aux impasses de l’idéologie des bons samaritains qui prétendent savoir ce qu’il y a de mieux pour autrui, et font surtout commerce de la détresse des autres. Ces Humanitaires maintiennent des systèmes de dépendance dans la durée au-delà de l’urgence et ne laisse pas l’espace à la construction de solutions endogènes qui même si elles prennent du temps sont nécessaires. Leur pire conséquence est de déposséder les sociétés de leur initiative propre.
Cette expression de Valentin Mudimbé désigne l’ensemble des textes écrits sur le continent par les explorateurs, anthropologues, ethnologues européens qui ont fortement contribué à construire une vision et les imaginaires associés à l’Afrique.
[2] Théologien Camerounais, auteur de La plume et la pioche (Editions Clé, Yaoundé, 1972) et du Cri de l’homme africain, l’Harmattan 1980.
De la Nécessité de réinventer des formes politiques.
Les sociétés doivent inventer les formes de leur organisation politique et ancrer leurs institutions dans leur histoire et leurs dynamiques culturelles. Il s’agit pour elles de produire leurs propres formes représentatives, délibératives et participatives. Comment produire au niveau collectif une parole qui opère ? Comment permettre la participation du plus grand nombre aux choix politiques et aux processus de décision ? La pluralité d’expériences historiques que recèle le monde pourrait servir de source d’inspiration.
L’idée est de construire des collectivités humaines qui contrôlent leur destinée et la configurent. En somme, il est indispensable pour Haïti de penser des formes d’organisation politique issues de sa longue et complexe histoire sociale (processus de légitimation des représentants, organisation des pouvoirs et contrepouvoirs). Il lui faut aussi penser des formes de gouvernance qui ne soient pas obligatoirement liées à l’Etat. Plusieurs formes d’autogestion existent déjà sur le Continent et sont ancrées dans les productions du politique et du social de plusieurs groupes sociaux.
De la nécessité de réinventer l’économique.
Il s’agit de partir du constat de la crise de l’économie dominante, de penser l’économie comme un processus culturel ainsi que la nécessité de réinventer son rapport au champ social.
Le contexte qui est le nôtre est celui d’une économie néolibérale en crise. Les symptômes de cette crise sont les inégalités persistantes et l’incapacité de la plus grande partie du globe à satisfaire dignement ses besoins fondamentaux. Aussi, la crise n’est pas tant liée aux épisodes de crises financières (2008). Elle est liée au fait que l’économie dominante ne remplit pas sa mission fondamentale : contribuer à accroitre le bien être du plus grand nombre.
- Mondialisation des échanges : privatisation des gains et mutualisation des risque (Anthropocène, dérèglement climatique, question écologique)
- Crise qui est fondamentalement une crise de sens, une crise des finalités. Les Ordres techniques ont pris le pouvoir
- Crise est enracinée dans une cosmologie mécaniciste et une vision utilitariste, issue de l’épistémè du 19ème siècle européen (ordre, progrès, rationalité)
- Mythe dans les sociétés (y compris industrielle) joue le rôle de l’ordonnancement du réel selon un récit. Discours économique fonctionne comme un écomythe dans les sociétés modernes
L’Afrique, les caraïbes, l’Amérique Latine peuvent être des terrains privilégiés d’expérimentation de cette réinvention de l’économique. Ces sociétés ne sont pas fortement engagées dans l’aventure industrielle du 20ème siècle, elles pratiquent depuis fort longtemps des formes d’économicité fondées sur la circularité et l’économie relationnelle[1] ; les défis auxquels il fait face l’obligent pour le temps présent et le siècle à venir à repenser les catégories du travail, de l’échange marchand, de la production, ainsi que les fins de l’économie.
– Idée d’interroger les formes d’économicités pratiquées dans ces sociétés fondées sur des univers mythologiques (Indigènes Bolivie, sociétés africaines, caribéennes…) et indiquer en quoi elles sont créatives, innovantes et pourraient constituer des pistes pour repenser l’économique de manière globale. Nécessité d’entamer une sérieuse réflexion sur le post-capitalisme
- Principal trait de cet agir économique, il est enchâssé dans les socio-cultures respectives. L’économique n’est pas un ordre séparé. Caractéristiques de circularité, de réciprocité., l’économique est inclus dans un système social plus vaste. Il obéit certes à ses fonctions classiques (subsistance, allocation des ressources…) mais était surtout subordonné à des finalités sociales, culturelles et civilisationnelles
- Les Institutions économiques sont toutes des inventions historiques (l’épargne, le crédit), elles n’ont rien d’universel et ne sont pas des produits purs de la raison. Historiciser leur genèse.
- Idée que les jeux ne sont pas faits. Le capitalisme dans sa version néolibérale n’est pas inéluctable. Ce ne sont pas des alternatives qui feront échec au système mais des singularités. Mondialisation a opéré un long labeur d’uniformisation et produit une sorte de culture universelle indifférenciée.
- Lui fera face tout ce qui garde une altérité irréductible. Culture indifférente de base définition versus culture de haute définition.
Uchronies et contrefactuels.
Nous sommes ici à la Fokal, un lieu de création artistique et j’aimerai souligner l’importance de l’imaginaire dans les processus de création du réel. Cornelius Castoriadis a montré que les sociétés s’instituent d’abord dans leurs espaces imaginaires. Ceux-ci jouent un rôle fondamental dans la configuration des futurs envisageables.
Le raisonnement contrefactuel, c.-à-d. le fait d’imaginer ce qu’il se serait passé « si » les choses s’étaient déroulées autrement, ouvre la possibilité d’autres présents et d’autres futurs. L’Histoire contrefactuelle, l’uchronie, consiste à modifier un élément du passé et à imaginer ce qui aurait pu se passer si cela s’était passé autrement, et donc ce qui pourrait advenir d’autre. Le raisonnement contrefactuel teste la relation entre ce qui est et ce qui aurait pu être.
S’intéresser aux futurs possibles non advenus, aux projets avortés, aux idéaux non atteints, permet de remettre en cause l’idée d’une linéarité de l’histoire et d’un temps qui s’écoule et qui est orienté vers un sens, un but, une finalité précise. Ceci renfonce l’idée que les faits (événements) auraient pu être différents ; ce qui est advenu, ce présent que nous vivons, n’est qu’une occurrence de possibilités plurielles ; et donc que ce qui peut advenir demeure ouvert. Les fictions uchroniques permettent de révéler les différentes potentialités du passé ainsi que la création de voies temporelles alternatives. Elles permettent de voir l’Histoire du point de vue de ses possibles, mais permettent aussi la reprise de processus d’émancipation non achevés.
L’histoire de ce qui a échoué hante ce qui peut naître. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel » affirme René Char. Les futurs non advenus, les utopies/rêves ont été réactivées à différents moments de l’histoire. Les idéaux de 1789 en France qui échouent après la Terreur sont réactivés en 1830, 1848 et 1871. Beaucoup de luttes de libérations ayant abouties sont la reprise de tentatives précédentes ayant échouées et desquelles elles ont appris (FPR Rwanda 1973, 1990, 1990 1994). L’Histoire contrefactuelle dès lors qu’elle permet une réactivation du pouvoir des utopies, est un puissant moteur de changement
Conclusion
Ces dernières décennies, les futurs des pays dits du Sud ont été capturés par l’inscription de leurs téléologies dans l’idée de rattrapage des pays du nord par une mimésis sociétale.
Rouvrir les futurs pour ces pays est une tâche qui s’accomplit d’abord dans l’espace de la pensée et de l’imaginaire. Pour donner naissance à une communauté imaginée, il est fondamental de reconstruire les récits sur ces sociétés (évaluation de son présent et métaphores du futur) ainsi que de produire les savoirs nécessaires aux types de sociétés que celles-ci veulent établir. Il s’agit de sortir des injonctions civilisationnelles que sont le progrès, le développement, et la modernité, et permettre l’advenue de futurs non configurés et d’un autre régime d’historicité, mais qui portent en eux les aspirations fondamentales des populations.
Une profonde mutation culturelle est en cours. Les Sud, L’Afrique, les Caraïbes peuvent devenir des laboratoires et réinventer dans leurs espaces, l’économique, le politique et le culturel. Ils disposent pour cela de tous les atouts pour cette réinvention : la jeunesse, l’espace, les ressources, et le fait qu’elle n’est pas totalement engagée dans l’aventure industrielle du 20ème siècle. Ces sociétés peuvent donc faire différemment et proposer un équilibre différent entre les ordres économiques écologiques, politiques et culturels.
En dégageant de nouveaux horizons d’attente, elles pourraient ouvrir ses espaces du possible à des univers infinis.
