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15 Mai.
Rubrique : Économie du bien-être

Est-il encore pertinent de parler de développement ?

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Discours d’ouverture, Felwine Sarr

École d’économie et de gestion de Lisbonne, mars 2020

Enveloppement.

L’anthropologie a montré que les sociétés humaines reposent sur un récit fondateur, un mythe, qui façonne une conception du monde et de son organisation, établit une hiérarchie particulière des valeurs, souvent conceptualisée par un code social et linguistique intériorisé par ses membres.

Les sociétés modernes, en particulier la société industrielle occidentale, ont besoin de légitimer leur évolution et leur emprise sur l’avenir par le biais d’une mythologie qui reflète leurs cosmologies et leurs idéologies sociales.

Dans cette perspective, le discours économique fonctionne, dans la société industrielle, comme un écomythe dont la fonction est de maintenir l’ordre social industriel. Il alimente les représentations de l’univers et de la société, légitime les institutions, renforce les croyances, façonne les modes de vie et les façons de penser qui permettent d’ordonner et d’organiser la réalité conformément au message initialement véhiculé par ce récit. Bien-être, progrès, croissance, égalité : concepts clés de la cosmologie occidentale

Le développement est l’une des formes d’expression de l’expansion de l’Occident dans le monde, à travers la diffusion de ses mythes et de ses téléologies sociales. Il est devenu l’un des mythèmes les plus puissants de notre époque. Toutes les sociétés s’appuient sur des mythes pour justifier leur évolution et leur appropriation de l’avenir. Après que le colonialisme eut définitivement discrédité l’idée d’une mission civilisatrice, le développement s’est imposé comme une norme incontestable de progrès au sein des sociétés humaines, en inscrivant leur évolution dans une perspective évolutive et en niant ainsi la diversité des trajectoires, ainsi que les modalités de réponse aux défis qui leur sont posés.[1]

Le développement est donc une tentative d’universaliser une entreprise qui a trouvé son origine et son plus haut degré de réalisation dans le monde occidental[2]. Il s’agit avant tout de l’expression d’une pensée qui a rationalisé le monde avant de disposer des moyens de le transformer. Cette vision rationaliste et évolutionniste des dynamiques sociales a rencontré un tel succès qu’elle a été adoptée de facto par la quasi-totalité des nations nouvellement décolonisées. Le but premier de cette vision était de positionner les sociétés occidentales comme des références et de disqualifier toute autre trajectoire et toute autre forme d’organisation sociale. De plus, par une sorte de téléologie rétroactive, toute société différente des sociétés euro-américaines était automatiquement considérée comme sous-développée. La conversion de la majorité des nations à cette passion pour le développement à l’occidentale a constitué un chef-d’œuvre de négation de la différence.

L’objectivité apparente de ses critères d’évaluation (PIB, revenu individuel, niveau d’industrialisation, etc.) a contribué à propager cette entreprise de rationalisation et de normalisation des sociétés, fondée sur l’utopie d’un monde déterministe et prévisible.[3] Au XVIIe siècle, en Occident, on assiste à la naissance de l’idée de la possibilité d’un progrès infini dans le domaine du social et du savoir.[4] Son corollaire est qu’il existe ce que l’on pourrait appeler une histoire naturelle de l’humanité, et que le développement des sociétés humaines, des formes de richesse et de savoir, correspond à un principe naturel autodynamique qui a établi la possibilité d’un récit.[5]

Par analogie, cet évolutionnisme social s’inspire de la théorie de l’évolution biologique. La possibilité d’un progrès illimité des sociétés, qui se traduit par la croissance continue du PIB, est une interprétation profane du concept d’infini dans le royaume des cieux, tel qu’il est envisagé dans l’eschatologie chrétienne. Progrès, raison, croissance, ordre : tels seront les mots clés de l’épistémologie des temps modernes en Occident.

D’un point de vue étymologique, « développer » est le contraire d’« enrouler » ou d’« envelopper ». Le développement revient à préparer le terrain pour la croissance, pour un déroulement, un déploiement. En réalité, nous ne faisons que développer ce qui existe déjà, latent dans sa potentialité. Ce qui a été proposé aux Africains, aux Asiatiques et aux Latino-Américains, c’est un modèle sociétal « prêt-à-porter ». Afin d’organiser leurs sphères politiques, économiques et sociales, on a demandé aux nations du Sud de revêtir leurs formes institutionnelles de tissus institutionnels, produits ailleurs, et dont les fondateurs initiaux n’auraient pu imaginer les formes actuelles qu’ils prendraient.

Au lieu de valoriser les caractéristiques propres à chaque peuple, l’imposition d’un modèle unique est devenue une injonction à « être comme », au lieu d’être autre chose ou d’être davantage [être plus],

Cette injonction a eu pour conséquence de réduire chaque culture singulière. Cette substitution d’un type de mode culturel et sociétal singulier s’est littéralement traduite par une opération visant à englober les sociétés non occidentales au sein des formes sociétales occidentales

Au lieu d’éclairer la réalité, ce discours sur le développement s’est transformé en idéologie : un enchevêtrement d’idées qui a fini par voiler la réalité. Sur les deux cents pays en développement depuis les années 1960, seuls deux sont passés du statut de pays à faibles revenus à celui de pays à revenus élevés. Et seuls treize ont réussi à atteindre le statut de pays à revenus intermédiaires. Ces quelques nations miraculées sont là pour alimenter la flamme de la croyance, mais en réalité, elles représentent l’échec douloureux de la promesse de prospérité faite aux nations qui se sont engagées sur cette voie du développement.

Certes, on pourrait affirmer que les nations n’ont pas correctement appliqué ce modèle, et c’est précisément là que réside le problème. Le développement est censé être le résultat d’un passage de la potentia à l’actus[6]. Pour reprendre une analogie tirée de la biologie[7], le développement est le processus par lequel l’embryon se déploie et au cours duquel la forme de vie évolue vers son état de maturation. En ce sens, le développement implique deux choses : la définition d’un stade final vers lequel les êtres évoluent, mais aussi une potentia d’éléments latents à réaliser.

Mais est-ce que nous, en tant que société, nous réalisons véritablement à travers les modes d’imitation et d’extroversion ? Par le biais de l’injonction d’adopter des structures sociales, des mentalités, des significations et des valeurs qui ne sont pas le fruit de la réalisation de nos propres potentialités ? La réponse est évidemment non.

Ainsi, le projet proposé aux Africains consistait à reproduire un modèle de société préfabriqué dans lequel leur culture locale n’avait pas sa place, ou était souvent simplement considérée sous un jour entièrement négatif[8]. Le développement occidental n’est pas simplement un projet économique, mais avant tout un projet culturel issu d’un univers particulier. L’une des conséquences de cette transposition du mythe occidental du progrès fut une déstructuration de la personnalité fondamentale des groupes sociaux africains, des réseaux de solidarité et des systèmes de signification déjà existants, mais surtout, ce mythe conduisit à l’enfermement des populations dans un système de valeurs qui n’était pas le leur.

Le concept de développement n’a pas su tenir compte des dynamiques actuellement à l’œuvre sur le continent africain, et il n’a pas non plus su appréhender les profondes mutations qui s’y opèrent. En inscrivant le rythme des sociétés africaines dans une téléologie aux prétentions universelles, le développement et les catégories qui s’y rattachent – hégémoniques dans leur prétention à qualifier et à décrire les dynamiques sociales en jeu – ont complètement nié la créativité inhérente à ces sociétés, ainsi que leur capacité à produire des métaphores pour leurs futurs possibles. Ces concepts se sont heurtés à la complexité culturelle, sociale, politique et économique des sociétés africaines, car, fondamentalement, ils ont emprunté leur cadre de référence à d’autres univers mythologiques.

D’une part, en projetant sur les sociétés africaines les objectifs ultimes d’une vision occidentale de l’aventure sociale, et d’autre part, en cherchant à imprégner toutes les pratiques sociales, ce courant écomythique a fini par s’imposer de manière hégémonique.

Il est donc urgent que la plupart des pays africains élaborent un projet politique, économique et social issu de leur propre culture sociale et s’inspirant de leur univers mythologique. C’est là que se pose la question de la dialectique et du particulier dans le domaine économique et social.

La volonté de répondre aux besoins fondamentaux d’un groupe social, par le biais d’un projet, est une obligation universelle commune à toutes les sociétés. Les modalités concrètes pour y parvenir, la définition et la hiérarchie des besoins, ainsi que l’établissement d’une échelle de valeurs, sont elles-mêmes multiples, variées et propres à chaque groupe humain.

Nous devons mener une critique philosophique, morale et politique de l’idéologie du développement. Le développement est une forme que l’histoire a fait naître pour répondre aux besoins des sociétés occidentales. Cette raison occidentale ne reflète rien d’autre qu’un moment précis de l’histoire et, à ce titre, une seule dimension de la pensée.

D’une manière plus générale, ce dont nous parlons, c’est de la nécessité vitale de nous affranchir de la domination de la raison mécanique et de ne plus obéir aux multiples injonctions de l’ordre économique dominant (l’ordre du développement, de l’émergence, de l’économisme, de la croissance ininterrompue, de la consommation de masse). La crise économique mondiale que nous traversons actuellement, avec ses diverses manifestations, met en évidence les limites de cet ordre.

Nous sommes confrontés à une crise d’une civilisation matérielle et technique qui a perdu le sens des priorités. Nous devons, collectivement, nous affranchir de notre dépendance à l’égard du modèle rationnel et mécanique qui a dominé le monde et réaffirmer (comme le faisait Descartes) que l’Homme doit être le maître et le propriétaire de la nature


[1] Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le président américain Harry Truman fut l’un des premiers à proposer d’apporter une aide aux pays économiquement sous-développés, c’est-à-dire aux pays qui accusaient un retard de développement économique par rapport aux États-Unis.

[2] Jean-Marie Domenach, « Crise du développement, crise de la rationalité », dans Le Mythe du développement, sous la direction de Candido Mendès (Paris : Seuil, 1977).

[3] Cela résultait de la pensée des philosophes des Lumières et du positivisme scientifique qui ont marqué l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles.

[4] Cette idée a été avancée par Descartes, Leibniz et Pascal lors de la controverse entre les penseurs de l’Antiquité et les Modernes.

[5] Gilbert Rist, Le Développement : histoire d’une croyance occidentale, (Paris : Presses de Sciences Po, coll. « Monde et sociétés », 2013, 2007).

[6] Cornélius Castoriadis, « Développement et rationalité », dans « Crise du développement, crise de la rationalité », dans Mendès, Le Mythe du développement.

[7] Le problème lié à l’utilisation de l’analogie avec la biologie réside toutefois dans la volonté de transposer des processus propres à l’ordre organique du vivant aux réalités socio-historiques.

[8] Axelle Kabou, dans *Et si l’Afrique refusait le développement* (Paris : L’Harmattan, 1991), explique le faible développement du continent africain par l’incapacité des cultures africaines à s’adapter au progrès.

La crise de l’économie néolibérale

Contexte d’une économie néolibérale en crise. Cette crise n’est pas tant liée à des épisodes de crises financières (1929, 1982, 1987, 2008). Elle tient au fait que l’ordre économique ne remplit pas sa mission fondamentale : contribuer à accroître le bien-être de la majorité des êtres humains. Symptômes de cette crise : l’incapacité de la plupart des êtres humains dans le monde à satisfaire leurs besoins fondamentaux dans la dignité, au sein de ce système.

Mondialisation du commerce : privatisation des bénéfices et mutualisation des coûts et des risques. Anthropocène et changement climatique, urgence de la question écologique.

Une crise qui est, au fond, une crise du sens, une crise des finalités. Les ordres techniques ont pris le pouvoir.

Une crise qui trouve ses racines dans une cosmologie mécaniste et une vision utilitariste, issues de l’épistémologie européenne du XIXe siècle (ordre, progrès, rationalité).

L’économie mondiale engendre des inégalités

L’économie mondiale est un système structuré autour de la captation (par le commerce) et de la redistribution de la valeur ajoutée. L’économie mondiale repose sur des échanges inégaux, une répartition inégale de la valeur, des innovations technologiques et une concurrence déloyale entre les marchés et les producteurs de différentes régions du monde. Certains subventionnent leurs producteurs, érigent des barrières commerciales et obtiennent un accès facile aux marchés des autres. Réalité : une économie de monopole, caractérisée par des asymétries et une domination sur des segments entiers de l’économie mondiale.

Les inégalités économiques entre les pays développés et les pays du Sud se sont aggravées. Pour la plupart de ces derniers, la tendance dominante à long terme n’a été ni un rattrapage économique, ni la généralisation du mode de vie occidental, mais plutôt une polarisation sociale s’accompagnant d’une dégradation environnementale importante.

Cela vaut même pour la Chine et l’Inde, malgré les progrès spectaculaires qu’elles ont toutes deux accomplis depuis (Milanovic 2012 : 100-103). Le cas de la Chine, premier pollueur mondial en termes absolus, mais loin derrière les pays occidentaux en termes relatifs,

Toute tentative visant à généraliser le mode de vie occidental risque d’accélérer l’effondrement. On estime que la production mondiale d’électricité et de voitures devrait être multipliée par 14 si chaque Chinois devait atteindre le même niveau de consommation que l’Américain moyen (Goldstein et Lemoine 2013 : 94).

On estime également que la pollution atmosphérique est responsable de 1,6 million de décès prématurés chaque année en Chine (Stanway 2017).

Dans les pays du Sud, les inégalités économiques semblent s’être accrues et, lorsqu’elles ont diminué, comme c’est le cas au Brésil, elles restent à des niveaux très élevés.

On observe également un creusement des inégalités de revenus et de richesse au sein des pays développés, où, au cours des quatre dernières décennies, les salaires réels de la grande majorité des travailleurs ont plus ou moins stagné, malgré la hausse de la productivité du travail.

Cela a entraîné une plus grande concentration des revenus et une tendance à la baisse de la part du travail dans le revenu national (Piketty 2014). L’avènement du « capitalisme financier » a ainsi fait que ce n’est plus seulement en périphérie que des masses croissantes sont exclues des fruits de l’accumulation du capital et du progrès technique. Cette tendance inhérente au capitalisme n’épargne plus les pays du Centre. Et elle s’accompagne d’une pression accrue sur les ressources non renouvelables. En d’autres termes, pour une proportion croissante de citoyens des pays riches, le développement économique est également devenu un mythe.

Des solutions ?

Œuvrer en faveur de règles plus équitables en matière de partage de la valeur ajoutée (OMC, accord de partenariat économique et commercial). Il s’agit là d’une première piste : œuvrer pour une meilleure répartition des richesses et une plus grande justice économique mondiale.

Dans le même ordre d’idées, nous pourrions également contribuer, par le biais de divers mécanismes, au financement d’un développement économique et social éco-responsable dans les pays du Sud.

         Deuxième possibilité. Opposer aux cultures de haute fréquence un système économique mondial qui relie les mondes. Permettre ainsi une multiplicité d’économies (de rapports à l’économique)

Distinguer l’économie en tant que discipline des pratiques économiques

L’économie, en tant que discipline, est un système axé sur l’efficacité et visant à l’allocation optimale des ressources. Ses définitions formelles font l’objet d’un débat, qui revêt une importance considérable dans le domaine de l’épistémologie, mais que nous n’aborderons pas ici. L’économie, en tant que discipline universitaire, est récente. Elle a été précédée par des pratiques économiques et par la réflexion sur les questions économiques, ce qui constitue une constante anthropologique dans les sociétés humaines.

L’anthropologie nous enseigne que tout groupe humain évoluant dans un espace géographique donné, soumis à des contraintes liées aux ressources et aux besoins, met en place une économie déterminée par cet environnement premier et ses caractéristiques. L’économie est donc une réponse adaptée au contexte. Elle n’est pas naturelle. C’est un fait social

Il existe des économies du don (les échanges prennent de nombreuses formes), de l’abondance et de la subsistance (chasse, pêche et cueillette). (Marshall Sahlins, L’âge d’or, l’âge de l’abondance – Économies de biens symboliques)

Tout processus économique s’inscrit dans un contexte socioculturel. L’action économique est étroitement liée à la prise de décision collective et individuelle (choix entre plusieurs options).

Comment garantir le bien-être (la prospérité) pour tous

Une plus grande équité au sein du système, afin de s’appuyer sur plusieurs modèles économiques et de leur permettre de coexister. Opposer une culture de la basse fréquence à une pluralité de cultures de la haute fréquence.

Il semble toutefois urgent de réfléchir à la nécessité de réinventer l’économie mondiale dominante

Le défi consiste à éviter toute confusion entre les différents domaines. Il s’agit de redonner à l’économie la place qui lui revient et de lui permettre de remplir ses fonctions initiales : contribuer à la satisfaction des besoins des individus et au bien-être du plus grand nombre.

Réflexion sur l’après-capitalisme : le système actuel n’est pas viable, son empreinte écologique est importante et il ne répond pas aux besoins du plus grand nombre

Empreinte écologique importante. Rejet dans le milieu naturel de substances en quantités supérieures à ce que celui-ci peut assimiler. Son métabolisme entraîne des externalités négatives. Menace pesant sur les conditions biologiques nécessaires à la vie humaine. Risque réel pesant sur les conditions de reproduction de la vie. Rapports scientifiques.

Selon le Global Footprint Network, depuis le 29 juillet 2019, l’humanité vit à crédit. Elle a épuisé toutes les ressources que la Terre est capable de produire en un an. Pour continuer à nous nourrir, à nous déplacer et à nous chauffer jusqu’à la fin de l’année 2019, nous avons surexploité les écosystèmes et leur capacité de régénération. Cette date à laquelle nous dépassons la capacité de la Terre est atteinte de plus en plus rapidement depuis quelques décennies.

En 1961, un quart des ressources de la planète n’avait pas été consommé à la fin de l’année. À partir de 1970, nous avons commencé à vivre à crédit sur les ressources de la planète. Aujourd’hui, notre consommation dépasse de 70 % les ressources disponibles et il nous faudrait 1,7 planète pour subvenir à nos besoins. Depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère où l’activité humaine a un impact significatif sur l’écosystème terrestre. Selon certains scientifiques, cela est devenu la principale contrainte géologique. Cette ère géologique, désormais appelée Anthropocène (Capitalocène), se caractérise par le fait que les activités humaines sont à l’origine de profonds changements dans nos écosystèmes. L’impact négatif de nos actions sur ceux-ci nous oblige à repenser notre industrialisation, nos habitudes de consommation et notre relation avec l’environnement.

Nous vivons dans une économie qui accroît l’entropie. Une économie de déclin ou de mauvaise croissance

Pourquoi les pays du Sud ne peuvent-ils pas reproduire la trajectoire de développement de l’Occident ? Une autre raison, non moins importante, tient au fait que, depuis les débuts du capitalisme jusqu’à aujourd’hui, le développement économique de l’Occident s’est fondé sur l’appropriation de la biocapacité des pays du Sud. La conquête des Amériques a constitué l’un des principaux écocides de l’ère moderne (Sale 2006 : 81-82). Aujourd’hui, il faudrait 2,8 planètes si tous les habitants de la Terre avaient la même empreinte écologique que le résident moyen de l’Union européenne. L’UE ne représente que 7 % de la population mondiale, mais utilise 20 % de la biocapacité de la planète (WWF 2019).  L’« impérialisme écologique » des pays riches, qui se traduit par un « échange écologique inégal », consiste à maintenir les pays plus pauvres dans une situation où ils ne peuvent pas se permettre d’exploiter rationnellement leurs ressources pour leur propre consommation interne (Patnaik et Patnaik 2017) et à leur faire supporter les coûts écologiques de l’expansion capitaliste (Givens et al. 2019 ; Foster et Holleman 2014).

Cette tendance s’est accentuée à l’ère néolibérale, marquée par la « financiarisation » du capitalisme (Frame, 2016).

Tout cela nous amène également à remettre en question la dichotomie philosophique nature-culture (Descola) et la relation instrumentale à la nature, considérée comme une ressource. Ontologies relationnelles. (Arturo Escobar)

Cela implique également que,

– Repenser les catégories d’évaluation : le PIB et la valeur ajoutée ne prennent pas en compte l’ensemble des coûts de production (environnementaux, sociaux, etc.). Il convient d’évaluer la mission sociétale des entreprises. Dans quelle mesure l’activité économique a-t-elle renforcé la capacité des individus et leur liberté de faire et d’être ce à quoi ils accordent de la valeur (approche des capacités de Sen) ? Évaluation du bien-être au sens large.

– Repenser les catégories de l’économie : l’exemple du travail. Exemple de l’Afrique : 4 milliards d’habitants en 2100, dont une majorité de jeunes. Il est difficile d’envisager le travail salarié tel que nous le concevons aujourd’hui. Repenser la répartition des revenus entre le travail et le capital. Repenser la rémunération (c’est le travail qui est rémunéré). Repenser le revenu universel (co-héritier d’un patrimoine cognitif et culturel de l’humanité). Les individus produisent de la valeur hors marché et des externalités positives / La place de l’intangible. Expérience au Danemark

– Imaginer de nouvelles formes de travail et de coopération (communautés alternatives, fablabs, espaces de coworking, pôles d’innovation, etc.). L’idée est de redonner un sens au travail en s’affranchissant des contraintes imposées par le marché, la rentabilité et les droits de propriété. Redécouvrir le geste esthétique. Réinventer un travail qui donne le sentiment de participer à la transformation du monde.

– Repenser les mécanismes de l’économie : coopération contre concurrence (théorie des jeux)

– Élargir les espaces de l’économie non marchande : biens publics, biens communs (Elinor Ostrom : ports de pêche, copropriété…)

– Réfléchir à la transition vers un horizon post-capitaliste en s’appuyant sur les alternatives existantes, sur des utopies concrètes et réelles, ici et maintenant. Plutôt que d’imposer le changement par des réformes venues du sommet du système capitaliste ou par la révolution, l’idée est d’éroder le capitalisme en construisant des alternatives émancipatrices dans les interstices et les failles des économies capitalistes.

– La réflexion sur le post-capitalisme doit s’accompagner d’une analyse des rapports de force qui déterminent les conditions de possibilité de ce nouveau monde.

– Économie symbiotique (Delaunay) -, économie verte (violet)

Conclusion : Une utopie réelle et concrète : le post-capitalisme.

L’utopie est un concept philosophique lié à la notion d’un autre lieu, d’un a-topos. Une utopie concrète nous permet de discerner, dans la réalité, l’anticipation réaliste de ce qui est possible (Bloch). Discerner dans le réel les espaces du possible et les mettre en œuvre. L’utopie est une quête sans fin d’un ordre politique juste et bon (Miguel Abensour). Conversion utopique

Acceptez la tension entre utopie et réalité. Il ne s’agit pas de renouer avec les projets politiques des utopies totalitaires qui ont conduit aux tragédies du XXe siècle.

La contribution d’Utopia réside dans la plasticité du monde, en considérant l’histoire comme un espace de potentialités ; il s’agit des conditions de possibilité d’un monde nouveau.

Je tiens à souligner l’importance de l’imaginaire dans le processus de création de la réalité. Cornelius Castoriadis a montré que les sociétés s’établissent d’abord dans leurs espaces imaginaires. Ceux-ci jouent un rôle fondamental dans la configuration des futurs possibles.

La pensée utopique explore la relation entre ce qui est et ce qui aurait pu être.

Cela permet de remettre en question les idées reçues, tout en ancrant la transformation sociale dans la réflexion et l’action ;

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