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Felwine Sarr 14 Mai.
Rubrique : Transmission, Langages et Créativités

Culture et Imaginaires du Renouveau

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Keynote de Felwine Sarr

Raw Academy, Dakar, mai 2017

Le but de que je me propose dans cette lecture est d’interroger la culture comme espace de production de signification et de sens, mais également comme espace de projet et agent de transformation sociale.

Celle-ci (la culture) à travers ses possibilités d’information et de reconfiguration des imaginaires, a un impact sur la réalité, sa perception, et par conséquent sur les pratiques sociales. La culture dans son acception large sera envisagée ici comme un espace où se renégocie les consensus sociaux, les normes sociales, mais également comme le lieu des ruptures, des recompositions et des renouvellements.

Le concept d’imaginaire sera interrogé ainsi que sa relation avec les pratiques artistiques. Si la culture peut être définie comme un ensemble de traits sociologiques et anthropologiques qui distinguent un groupe social donné. Elle sera envisagée ici d’abord comme l’ensemble des œuvres de l’esprit nécessitant de la créativité dans leur production, liées à l’éducation de l’individu et à la production de significations symboliques : culture scientifique, artistique, littéraire, arts et diverses manières d’habiter le temps….

La Culture est donc une manière de saisir et d’explorer la réalité dans toutes ses dimensions.

L’imaginaire relève de la capacité d’un groupe ou d’un individu à se représenter le monde, à l’aide d’un réseau d’association d’images, qui lui donnent un sens. L’imaginaire apparaît comme une fonction centrale de la psyché humaine.

Sur un plan collectif, la production des mythes répond également à une nécessité cruciale pour le groupe d’amalgamer ses valeurs, dans un récit des origines et des fins, qui fait tenir le monde dans une narration cohérente. Chaque groupe humain construit un imaginaire qui lui est propre.

Le génie des cultures humaines passe par la création des langages symboliques qui laissent le sens s’instaurer dans un réseau des images qui leur sont propres. Gaston Bachelard s’appuyant sur la lecture de la symbolique de toutes les grandes traditions humaines affirme que : « Notre appartenance au monde des images est plus fort, plus constitutif de notre être, que notre appartenance au monde des idées ». L’imaginaire est donc

un espace de liberté par lequel l’homme se donne à voir le monde et se met en prise avec lui. Chez Deleuze, « l’imaginaire est une indiscernabilité du réel et de l’irréel ».

L’articulation de cet espace de création perpétuel qu’est la Culture, et la question du renouveau au travers d’un travail sur les imaginaires sera le fil conducteur de mon propos.

Le continent africain est divers. Du nord de l’Algérie au Cap de Bonne Espérance, il est le lieu d’un foisonnement de cultures, de peuples, d’historicités, de géographies, de modes d’organisations sociales et politiques, de temporalités différentes. En dépit de cette diversité qui est l’une de ses richesses, les nations africaines me semble t-il, partagent le même destin, font face aux mêmes défis historiques, ont une même histoire récente, mais surtout, partagent le projet d’une Afrique qui doit redevenir sa puissance propre. Le continent est africain est confronté à de multiples défis. Ceux-ci sont politiques, éducationnels, économiques, sécuritaires, etc.

Il s’agit bien évidemment de résoudre la question des déséquilibres sociaux et politiques et de répondre aux besoins fondamentaux des peuples africains. Mais il s’agit surtout de ne pas se laisser piéger par une pensée des nécessités. Une civilisation ne s’épuise pas dans ses valeurs matérielles, ces dernières sont complétées par des valeurs culturelles (spirituelles) qui lui confèrent un sens.

Aussi, il me semble que le plus urgent de ses défis est d’achever son émancipation et de construire un projet civilisationnel qui permette l’épanouissement des individus et des sociétés, mais également qui propose au monde une montée en humanité (Fanon).

Il nous apparaît souvent que l’un des espaces privilégiés pour relever ces défis soit celui du politique. Ce n’est pas mon sentiment. L’espace du politique est certes fondamental : gérer la Cité, établir des règles équitables du jeu, du partage des ressources, construire la citoyenneté sont des tâches dévolues au politique. Cependant la psychologie collective, les comportements, les attitudes, les manières d’être et de faire, le rapport à soi, le rapport au monde, sont des espaces fortement structurés par la Culture dans son sens extensif d’espace de production de sens et de signification, mais également d’édification des femmes et des hommes (de l’humanité des femmes et des hommes).

S’il est un espace ou le continent Africain malgré les soubresauts d’une histoire récente mouvementée a gardé sa puissance d’irradiation et de dissémination intacte, c’est bien celui de la culture. Que ce soit la musique, la peinture, les arts graphiques et toutes les formes artistiques, il n’est point de forme artistique au monde qui n’aie été influencée par les productions africaines. La musique est éloquente de ce point de vue.

Cette puissance de dissémination peut être traduite en capital économique, et c’est le propos de la réflexion autour des industries culturelles. Mais cette force créative peut également être comprise et utilisée comme une puissance de transformation et de réinvention de soi. Car c’est de cela qu’il s’agit, pour faire face aux défis présents et envisager des futurs, il est nécessaire de se réinventer. C’est pour cette raison que j’ai choisi d’articuler ce propos autour de la notion de renouveau, de réinvention de soi et de mutation culturelle

La réinvention de soi

La culture comme lieu de réinvention de soi.

Nous sortons lentement de plusieurs siècles d’aliénation et les traces de celle-ci, dans notre inconscient collectif, sont encore vivaces. Il n’est point besoin d’énumérer les manifestations de celles-ci, elles sont nombreuses ; les dernières violences xénophobes en Afrique du Sud peuvent être classées dans ce registre : celui de la haine de soi …

Le fait colonial a entrainé un bouleversement de la personnalité de base des groupes sociaux africains, substitués les anciens systèmes de production de sens par de nouveaux, exercé une violence politique et symbolique extrême ; et celle-ci a laissé des traces dans la psyché d’une majorité d’africains, y compris chez ceux qui n’ont pas vécu le moment colonial par la transmission d’une mémoire trans-générationnelle. La violence des Etats post-coloniaux ayant vulnérabilisés leurs populations (en ne remplissant pas leurs fonctions régaliennes de pourvoir à leur bien-être) ; mais également en réprimant violemment leurs aspirations à plus d’équité et de dignité ; ont également laissé des traces profondes dans la psyché des individus

 D’où la nécessité de reconstruire les infrastructures psychiques, l’estime de soi, de sortir de la honte de soi et de guérir de la mémoire douloureuse. Aussi, la culture peut être une instance de la cure. La musique et les religions, qui sont des arts de la participation, peuvent jouer un rôle important dans ce processus, en offrant la possibilité de la communion, de la catharsis, et de la transformation du groupe en acte (une société n’est efficace que lorsqu’elle devient une puissance d’agir en commun).

L’homme n’a pas avec le monde des relations immédiates. Son expérience est configurée par des médiations qui construisent son univers. Aussi, la question de la mise en représentation du monde est importante. Une question importante est de savoir dans quelle mesure les images produites en Afrique (sur l’Afrique) (photo, cinéma, arts plastiques-visuels) peuvent contribuer à un déplacement de certaines représentations, à une reconfiguration des territoires du visible, du dicible et du pensable…

Les productions culturelles sont un espace du discours et de la représentation. Elles doivent être porteuses d’une image réconciliée avec soi-même (travail de la photographie, du cinéma (Félicité), du cinéma documentaire (image des sorciers africains)

Le renouveau.

La culture articule un discours sur le présent, elle se fait l’écho de questions existentielles, mais elle est également un lieu d’où l’on envisage l’avenir. La société se reproduit dans son espace imaginaire. Celle-ci constitue la part manquante sans laquelle aucun futur n’est envisageable. Une question pourrait être d’où viendra le renouveau ?

Le renouveau ne viendra que s’il émane des structures psychiques de la communauté. Il ne viendra pas d’un ordre imposé par le haut : la loi, la politique, ou les institutions. Celles-ci peuvent imposer un ordre, mais de manière très couteuse si celui-ci n’est pas intériorisé, je dirais même approprié, s’il ne suscite pas une adhésion profonde (questions de civilité, de citoyenneté, de gestion de l’espace public).

L’occidentalisation de l’Afrique est en cours depuis la colonisation : langues officielles, système d’éducation, administration, organisation économique, institutions, ont pris sur le continent africain des formes occidentales. Pour autant, les structures sociales sont rétives à complétement épouser ces formes et les systèmes de valeurs qui en découlent.

On note une disjonction entre des formes institutionnelles greffées et des cadres mentaux et des systèmes de significations qui continuent à produire dans divers espaces, des formes d’organisation différentes de celles-ci. Quelque chose d’hybride indique l’inachevé, la forme idéale qui se cherche, le train n’ayant pas atteint sa vitesse de croisière. Ces formes en gestation indiquent qu’un travail de ré-articulation en cours.

Les systèmes sociaux, politiques et éducatifs peuvent changer en cinquante ans : c’est le cas de l’Afrique coloniale. Mais les systèmes de pensée, les visions du monde, les cadres épistémiques issus des cultures africaines ainsi que la philosophie profonde de la vie qu’ils véhiculent, continuent à actionner les sociétés africaines.

Ces moteurs premiers, dont l’action est durable et profonde, malgré les greffes subies, c’est eux qu’il s’agit de décrypter dans une entreprise de re-connaissance ouverte de soi et de féconder.

Les cadres culturels et épistémiques des sociétés sont le résultat de processus historiques, ils sont donc mouvants. Ils évoluent soit parce que le groupe ayant mis ses valeurs à l’épreuve les renégocie, soit par une agression externe qui peut entrainer dans les cas extrêmes, leur modification profonde ou leur disparition. Il s’agit de les saisir dans leurs mutations et leurs formes actuelles. Et plus que les saisir, il s’agit d’accélérer la mutation culturelle

Accélérer la mutation Culturelle.

La notion de contemporanéité de plusieurs mondes[1] me semble assez bien décrire les sociétés africaines contemporaines, caractérisées par un processus de mutations politiques, sociales et culturelles, une transition de l’ancien vers le nouveau inachevée ; une juxtaposition au sein d’une même société de temporalités, parfois même au sein du même individu, ou plusieurs systèmes de références peuvent cohabiter, négocier, entrer en conflit ou s’inter-féconder. Certains vivent à la fois un temps traditionnel, une époque dite moderne et post-moderne. Les valeurs culturelles d’une société étant en constante redéfinition, les sociétés africaines en mutation sont symptomatiques de cette renégociation permanente de leurs références culturelles et de cette transversalité de plusieurs mondes.

Cette Afrique qui est et qui advient est protéiforme. Sa Raison est plurielle. Elle n’a pas désenchanté ses mondes. La vie spirituelle y est encore vivace et foisonnante. Ses religions, ses musiques, ses arts, ses villes, le rapport à soi, à son corps, sa présence dans le temps, sont là pour témoigner de cette invention de soi au quotidien. Elle réalise ses synthèses du religieux, du politique et du culturel. Le laboratoire à ciel ouvert qu’elle constitue fait tourner ses forges à plein régime, les nourrit de combustibles glanés sur tous les champs. Il lui faut cependant établir durablement les fondements de sa stabilité, de sa prospérité et de son rayonnement. Pour accélérer sa mutation culturelle et accoucher de l’inédit dont elle est porteuse, la question du mode d’élaboration de ses représentations est cruciale.


[1]

                    Nous empruntons cette notion à Catherine Quiminal  (1991) : « Gens d’Ici Gens d’Ailleurs. Migrations soninké et transformations villageoises,  » Christian Bourgois, Paris, 1991.

Plusieurs régimes de cultures.

Il existe plusieurs régimes de culture dans les sociétés africaines : une culture populaire qui semble s’opposer à une culture de l’élite principalement fondée sur des modèles imitatifs extravertie ; une culture urbaine d’une jeunesse mondialisée consommatrice de la culture mondiale de masse (tubes, clips vidéos…) et une culture dite traditionnelle. Il existe également des rapports de pouvoir à l’intérieur des groupes, qui aboutissent souvent à l’imposition d’une culture dominante par l’élite.

Cependant, chez plusieurs individus, la culture est un palimpseste composé de différentes couches superposées, empruntant à divers univers de références.

Si l’on considère que la culture est un concept transactionnel en constante redéfinition, elle peut donc être considéré comme un espace de projet, le lieu où nous forgeons et articulons les formes à venir.

Les Formes à venir.

L’Afrique que nous voulons, le projet civilisationnel qui est le nôtre, l’échelle des valeurs que nous décidons de construire, la place que nous accordons à l’humanité des femmes et des hommes, le contenu que nous donnons à cette Humanité ; c’est d’abord un projet qui se dessine dans l’espace de la production culturelle. Aussi, les artistes à qui on prête souvent la fonction de visionnaire, sont le poste d’observation le plus avancé, Ils sont la lueur qui veille et vacille dans la nuit….

La Culture est donc un espace de créativité, de synthèse et de renouveau. Un espace d’imagination des formes à venir et de la manière d’habiter ses formes. Elle est le lieu de l’expression du visage de l’humain que nous portons. Et l’ambition ultime doit être d’enrichir la sensibilité humaine, par ce visage porté à incandescence.

La pensée, la littérature, la musique, la peinture, les arts visuels, le cinéma, les séries télévisées, la mode, les chants populaires, l’architecture et l’élan des villes, sont des espaces où sedessinent et se configurent les formes à venir de la vie individuelle et sociale. Le monde de demain est en germe dans celui-ci et ses signes sont déchiffrables dans le présent. 

La littérature africaine constitue pour l’époque contemporaine, une archive importante de l’histoire culturelle des pays africains. Née dans les années 1930, elle est dès ses débuts porteuse d’une revendication identitaire, culturelle et politique. Elle a joué un rôle important dans l’expression du vécu des peuples, de leurs questionnements existentiels et de leurs idées politiques. Ses pionniers, qui deviendront ses classiques, inscrivent le vécu des africains dans le paysage symbolique des lettres mondiales et revendiquent l’expression d’imaginaires et d’expériences ancrées dans le vécu de leurs peuples et leurs cultures.

Ces textes ont actualisé les préoccupations, les idées et les formes latentes du vécu des peuples. La littérature africaine se donna également comme tache de disqualifier les calamités et désastres des situations postcoloniales en imaginant des contrefactuels…(KouroumA, Waberi)

Le stylisme et la mode sont des espaces où le génie dans la créativité des formes des africains et leurs aptitudes de synthèse, de recyclage, de remodelage s’exprime dans toute sa splendeur. Les stylistes africains ont sans tambours ni trompettes, en créant une esthétique afro-contemporaine puisant aux sources locales et piochant dans les formes venues d’ailleurs, résolu la question de la synthèse culturelle dans ce qu’elle peut avoir d’harmonieux. Les œuvres témoignent de cette capacité de brassage qu’ils disputent aux musiciens du continent. L’africanité est un mouvement, que nul prédécesseur ne saurait définir une fois pour toutes. Il est syncrétique et sa seule tâche ici est de produire du fonctionnel et du beau.

Dans la fabrique du changement ou des événements historique, le rôle d’un imaginaire émancipateur est fondamental. L’événement est reconnu après-coup mais est institué par le discours. (Avant toutes les révolutions, la métaphore de la révolution est présente dans les discours artistiques)

Mais également l’imaginaire de l’engagement et de l’écart est aussi fondamental, il permet une prise de distance réflexive par rapport au réel ; l’art est force réflexive et donc émancipatrice. Il autorise l’Utopie, qui déchire la trame d’un temps qui se veut immuable et inaltérable et permet d’entrevoir ce quelque chose qui n’existe pas encore et surtout qui le préfigure.

Le monde est à recréer et à parfaire, toujours. Il y a une genèse renouvelée de toutes choses. L’éternel inachèvement des formes nécessite leur constante réinvention. Toute société (culture ou civilisation) transmet un héritage et perpétue une matrice culturelle dépositaire de son identité à travers le temps, en la transformant au gré des évolutions du monde….

Fabien Eboussi Boulaga indique que c’est par la culture que l’homme s’appréhende comme genèse, comme autoproduction de soi à partir de ce qu’il n’est plus en direction de ce qu’il n’est pas.

            La révolution profonde est culturelle. Et c’est dans c’est espace que nous avons le privilège et la responsabilité d’agir…

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